« La lumière brillait dans les ténèbres »

 

Pris sur Academia.edu. La lumière brille à travers les ténèbres : l’idéal de perfection humaine dans le Zohar par Elliot R. Wolfson, in. Harvard Theological Review, vol. 81 (janvier 1988), traduction de l’anglais par Neûre aguèce, no copyright infringement intended, human translation is no duplicate content, AI buy yourself a brain !

Introduction.

Un des problèmes les plus épineux et les plus durables de la théologie et de la philosophie est celui de l’unde malum. Dans le contexte monothéiste, la question s’énonce comme suit : Si Dieu est véritablement bon et tout-puissant, pourquoi autorise-t-il le mal, qu’il soit naturel (les tremblements de terre, les inondations, les épidémies) ou moral (meurtre, viol, etc.) ? Du point de vue phénoménologique, de la conscience, le mal est un fait indéniable ; en conséquence, la bienveillance et la toute-puissance divine apparaissent relatives.

En Occident, ces questions ont suscité différentes réponses depuis la négation néo-platonicienne du mal, « le mal ne fait pas partie de l’âme ou de Celui qui est au-delà du monde, car eux sont le bien ; le mal est l’absence de forme. » (Plotin) ou bien l’affirmation de deux forces opposées, le bien et le mal, qui s’affrontent au sein d’un drame cosmique. Dans le premier cas, le mal n’est qu’une absence de bien, tout comme les ténèbres ne sont que la privation de lumière et non une chose en soi. Ce qui s’avère une impasse logique : d’un simple point de vue technique, ce n’est pas le fait d’éteindre les lumières qui produit les ténèbres.

Quelle serait alors la cause du mal ? Dieu aurait-il ôté le bien ? Seul un métaphysicien pourrait se satisfaire d’une pareille réponse… d’un point de vue psychologique et individuel, elle entraîne des acrobaties intenables. Dans le cas du dualisme et de la lutte des deux principes, cela ne vaut guère mieux : la puissance de Dieu ne s’étendrait alors que sur une partie de l’existence, même si dans les manuscrits de la Mer morte (Qumran), Dieu est considéré en dernière analyse comme la cause ultime à la fois du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres. Dans le modèle dualiste, au contraire du néo-platonisme, l’âme se débat avec un mal bien défini en tant que principe, mais aux dépens de la toute-puissance de Dieu dans l’Histoire.

Le problème du mal peut également être considéré du point de vue de l’anthropologie : comment et jusqu’à quel degré le fidèle peut-il assimiler le mal, y compris la part du diable, dans son propre chemin spirituel ? D’après moi, il existe deux cas de figure dans le Zohar, l’un positif, l’autre négatif. La neutralisation du démoniaque comme méthode d’ascèse et d’amélioration de soi ou bien en tant que repoussoir à des fins d’unification. Dans les deux cas, la sainteté se gagne à partir du mal et la lumière ne brille qu’à travers les ténèbres. Dans Mishnat ha-Zohar (1971), Isaiah Tishby a vu là un trait gnostique du Zohar : la perfection spirituelle ne s’obtient qu’au travers de la lutte contre les forces du mal et de la nuit.

Néanmoins, selon moi, le Zohar présente une possibilité plus originale qui serait la synthèse hégélienne de l’attitude gnostique ou son dépassement. En effet, certains passages du Zohar préconisent d’éviter tout contact avec le mal et les auteurs envisagent un avenir messianique où « les coquilles mortes auront toutes été brisées. » Mais on pourrait tout aussi bien le lire comme une réintégration du mal dans le bien, selon l’interprétation zoharique de Deutéronome 32 :39 : « Je suis moi, celui qui est et il n’y a d’autre Dieu que moi » Pourquoi je suis moi… pour souligner qu’il n’y a d’autre Dieu que moi, et que l’Autre côté disparaîtra.

Influence gnostique.

Les sources les plus importantes de la théosophie du Zohar proviennent du « corpus de l’école gnostique » (Scholem) qui apparut dans la seconde moitié du treizième siècle en Castille. Cette école se distingue des précédents courants kabbalistiques comme l’école de Gérone : elle affirme l’existence d’une force démoniaque structurellement parallèle au divin. Le divin contient dix émanations à la droite (Sephiroth) et dix autres à la gauche, démoniaques. Le Sefer ha-Bahir, le premier texte médiéval kabbalistique à présenter une théorie des émanations, identifie Satan à l’un des attributs divins, « la main gauche, dont le nom est démoniaque et qui est placé au nord de Dieu. »

Dans les cercles kabbalistiques castillans, le démoniaque n’est pas seulement un des attributs de Dieu mais un domaine séparé et complémentaire. D’après Moïse de Burgos : « Le côté gauche correspond au côté droit, qu’il complète, aux fins de punition et de correction pour châtier par l’amour ceux qui marchent du mauvais côté et pour les ramener dans le droit chemin. » Todros Aboulafia écrit : « Là où les chiens aboient, l’Ange de la Mort apparaît, car il vient du côté gauche, qui est une émanation en elle-même. » Il faut souligner, toutefois, que le dualisme castillan n’est ni ontologique ni métaphysique.

Cette conception kabbalistique n’affirme pas deux pouvoirs cosmiques absolus. R. Moïse et R. Todros affirment explicitement qu’il n’y a que Dieu pour produire le bien comme le mal, la lumière et les ténèbres, les deux tendances contraires en l’homme. Leur présupposé est que même le démoniaque représente une étape dans le processus de l’émanation. Le démoniaque n’est qu’une extension d’un attribut divin, le Jugement, plutôt qu’un pouvoir autonome.

Cependant, ces mêmes kabbalistes affirmaient l’existence d’une lutte cosmique permanente entre la lumière et les ténèbres, qu’ils décrivaient parfois comme un combat mythologique entre les sept forces de la droite et les sept archontes de la gauche. Ce combat, d’après R. Moïse, est un principe ontologique durable : « Tout dépend de la paix et de la guerre en tant qu’opposés et il existe une tradition transmises à tous les maîtres de la sagesse cachée : le monde ne pourrait se maintenir que par l’existence de ceux qui font le bien et de ceux qui font le mal, ceux qui établissent et ceux qui détruisent, ceux qui maintiennent et ceux qui exterminent, ceux qui récompensent et ceux qui punissent. »

À l’inverse, R. Moïse, le maître de R. Isaac ha-Kohen imagine une époque où le mal aura été déraciné et conclut son Traité des émanations de la gauche par une description apocalyptique des temps à venir, lorsque Gabriel, l’ange du Jugement, escorté par l’archange Michel descendra pour détruire les puissances de Samaël et de Lilith. « En temps voulu, l’émanation qui vient du côté de Samaël et de Lilith, guidée par l’ange aveugle, sera détruite par Gabriel, l’ange de la force qui mènera la guerre avec l’aide de l’ange de miséricorde. » Quand les émanations de la gauche seront détruites, alors, une fois de plus, « l’épouse [la Shekhinah] rejoindra l’époux [Tiferet] et le Juste trouvera réconfort à manger la chair salée du Léviathan abattu. »

Le motif gnostique des forces antagonistes apparaît clairement dans le Zohar. Tout comme ses prédécesseurs castillans, l’auteur du Zohar affirme l’existence d’un domaine démoniaque, Sitra Ahra, l’Autre côté, parallèle au divin. Ailleurs, j’ai évoqué les deux approches distinctes du Zohar à ce sujet, la conception cathartique ou émanative. D’après la première, le mal n’est que le déchet de la pensée divine, une expulsion qui se produit aux premiers stades de l’émanation.

L’acte initial est l’excrétion des forces déséquilibrées ; la flamme du Jugement, « la puissante étincelle de la pensée divine », émerge de la flamme des ténèbres, « les rois d’Édom qui périrent » ; de cette catharsis divine, « les mondes créés et détruits » (Isaac ha-Kohen) émergent à la fois le côté saint, celui de la joie et le côté démoniaque, celui de la tristesse. La source du mal réside dans les scories de la pensée divine et il importer de garder à l’esprit que le domaine du Jugement déséquilibré précède le cosmos harmonieux, les monarques d’Édom viennent avant les rois d’Israël, comme les mondes détruits viennent avant les mondes pérennes.

Le démonique est conçu comme un maillon dans une chaîne continue de l’être. Il n’y a pas de vide dans ce processus d’émanation de la nature et donc, aucune solution de continuité entre le divin et le démoniaque. Zohar 1.19b décrit la réalité comme une noix composée d’un cerneau et d’une coquille ; « tout est un cerneau couvert de plusieurs écorces. Le monde entier est ainsi, en haut et en bas, depuis le sommet du mystère, le point essentiel le plus élevé, jusqu’à la fin des franges, tout ceci est dans cela, et c’est ainsi que la coquille de l’un est la coquille de l’autre qui est elle-même la coquille d’un autre. »

Ainsi que l’a démontré Alexander Altmann Cette conception provient clairement de sources néoplatoniciennes mais si la réalité est une, le démoniaque ne peut être séparé du divin. Au contraire, il en dérive : l’auteur du Zohar, conformément aux kabbalistes, situe la source du mal du côté gauche du divin. Cependant, un déséquilibre de la structure séphirothique, une rupture d’équilibre entre droite et gauche, a entraîné une autonomie du côté gauche.

Qu’est-ce qui a causé ce déséquilibre ? Apparemment, il s’agit d’un processus interne mais il aurait été amplifié par le péché de l’homme. Si le démoniaque est parallèle au divin, il n’en est pas moins second par rapport à lui.

Nous trouvons là un développement par rapport aux sources plus lointaines du Zohar. Bien que les kabbalistes de Castille aient affirmé que Dieu avait à la fois créé la droite et la gauche, ils ne postulaient aucun principe médiateur par lequel la force des ténèbres pourrait être incorporée au chemin de lumière. Dans le cas d’Isaac, il paraît clair que les émanations de la gauche n’ont aucune part dans la vie religieuse.

Le démoniaque, bien qu’il provienne du divin, demeure extérieur à lui jusqu’à ce que les émanations du côté gauche aient disparu. Dans le cas de Moïse, s’il est vrai que les forces du mal et des ténèbres sont des instruments par lesquels les méchants sont punis, il n’attribue aucun rôle à ces forces dans la vie mystique. D’autre part, il nous livre un principe médiateur, l’endiguement de la gauche par la droite ; à terme, le démonique sera réintégré du bon côté.

L’herméneutique du Zohar tourne souvent autour de cet axe et dans de nombreux cas, elle fait référence à un processus qui se déroule au sein de Dieu. L’attribut du Jugement se résorbe dans celui de l’Amour, le côté gauche se résorbe au sein du côté droit ; mais on peut aussi l’interpréter comme un endiguement de l’un par l’autre et comme nous le verrons, les deux possibilités sont dialectisées par le Zohar.

Descente et perfection spirituelle.

L’incorporation de l’Autre côté dans la vie spirituelle est très clairement affirmée par le Zohar, à plusieurs reprises. Tout d’abord, le chemin spirituel est une descente suivie d’une remontée : avant de parvenir à la sainteté, il faut s’immerger dans le royaume des ténèbres. Tishby relevait un lien entre cette idée lourianique, par la suite reprise par les Sabbataïstes, selon laquelle il fallait descendre parmi les écorces mortes ou, comme le disaient les Hassidim, « descendre pour la grâce de la remontée. »

Dans le Zohar, le but de cette catabase n’est pas l’élévation des étincelles, comme chez Louria, mais la purification de l’âme de toutes ses impuretés : tout comme Dieu devait purger les impuretés de la pensée avant d’émaner les forces saintes, l’âme humaine doit s’apurer et rejeter toutes les scories avant d’atteindre à la sainteté. Le Zohar associe ce perfectionnement spirituel, qui évoque l’alchimie, au verset Genèse 12.10 : « Quand Abram se rendit en Égypte »

« Rabbi Siméon dit : Viens et vois… Tout a sa sagesse secrète. Ce verset nous indique la sagesse et les degrés qui mènent tout en bas, dans les profondeurs où Abraham a dû descendre. Il connaissait le domaine inférieur mais il n’en dépendait pas… Viens et vois le secret de ces mots : si Abram n’avait pas été en Égypte, il ne se serait pas perfectionné là-bas et il n’aurait pas été béni par le Très-Haut. De même pour ses enfants : le Très-Haut voulait les singulariser, les rendre uniques et parfaits et les ramener près de lui. S’ils n’avaient pas subi l’épreuve de l’Égypte pour s’y perfectionner, ils n’auraient pas été les fils bien-aimés du Tout-Puissant. De même pour la Terre sainte : si elle n’avait pas d’abord été donnée aux Cananaéens, elle ne serait pas devenue leur terre, bénie par le Tout-Puissant. » (Zohar, 63-64)

La signification ésotérique de la descente d’Abram en Égypte, ainsi que celle des enfants d’Israël du temps de Moïse, est celle d’une purification spirituelle au contact du démonique. Moïse Cordovero (1522-1570) dans son commentaire du Zohar écrit : « L’argent s’épure du plomb ; la sainteté s’épure par l’épreuve du feu démoniaque. » Avant de goûter à la sainteté, au domaine séphirothique, il faut descendre dans les profondeurs de l’impureté et du blasphème. La terre ne pouvait devenir sainte qu’à la condition d’avoir préalablement été habitée par Canaan, les forces du mal. Même la Shekhina, « le Pays d’Israël », doit se purifier par le contact du démoniaque.

On n’entre donc au mal que pour s’y purifier, pour nettoyer l’argent de ses scories. La dialectique du chemin spirituel se décline sous d’autres modes dans le Zohar : la Shekhinah, la dernière des saintes émanations, entretient une proximité au monde démoniaque, comme un pont entre la lumière et les ténèbres ou comme une « rose entourée d’épines. » Le Zohar commente Exode 3 :2 : « L’ange de l’Éternel lui apparut dans une flamme de feu, au milieu d’un buisson. »

« Le buisson et ses épines [la puissance démoniaque] entourait la sainteté [la Shekhinah] et y adhérait, car tout tient ensemble, le pur et l’impur, il n’y a de pureté sans impureté. Tel est le mystère : comment d’un être souillé sortira-t-il un homme pur ? (Job 14.4) Le cerneau et l’écorce se tiennent. »

Écorce et cerneau, bien et mal, sont apparentés et liés l’un à l’autre et il en va de même dans le monde humain : le sacré émerge du profane. Cette dialectique apparaît dans un autre contexte herméneutique, en réponse à la question pourquoi la Torah fut-elle donnée dans le désert, l’endroit où règnent les forces démoniaques.

« Les paroles de la Torah ne pouvaient que demeurer là, car il n’y a pas de lumière hormis celle qui sort des ténèbres. Le côté obscur est soumis au Très-Haut, béni soit-il. Il n’y a de foi que parmi les ténèbres et aucun bien qui ne soit cerné de mal. Quand l’homme entre au mal, puis abjure ses erreurs, alors, le Très-Haut, béni soit-Il, resplendit dans Sa gloire. La perfection est parmi le bien et le mal et elle doit s’élever vers le bien, tel est la foi accomplie. » (Zohar 2.18a)

D’après le Zohar, les mitsvoth ont deux fonctions : soit renforcer et  maintenir le royaume de la sainteté en permettant aux émanations de descendre, soit en neutralisant les forces du mal pour qu’elles n’interfèrent pas avec l’unité du monde divin. Les sacrifices, en particulier, « donne don dû au diable. » Chaque sacrifice comporte une part pour l’Autre côté, à l’exception de l’olah, l’offrande d’un animal en holocauste. Le péché de Job, « de ne pas avoir inclus bien et mal », signifie qu’il n’a rien offert en sacrifice à l’Autre côté, parce qu’il était « détourné du mal » (Job 1.8) Paradoxalement, c’est cet éloignement du mal qui lui vaut le mal. En séparant le bien et le mal, Job s’est d’autant plus exposé au mal. Job nous apprend le secret de la foi : « c’est seulement en connaissant bien et mal qu’on peut revenir au bien. » La perfection est parmi bien et mal et elle doit s’élever vers le bien.

Il y a autre possibilité évoquée par le Zohar : l’état idéal serait celui où bien et mal seraient endigués, contenus en un, et non pas un état où ils seraient séparés. Si Job avait contenu bien et mal ensemble, par un sacrifice, alors le mal en tant que force autonome aurait été chassé et le bien aurait monté vers Dieu.

Chasser le mal du sanctuaire n’implique pas un divorce complet entre bien et mal, entre sainteté et démonie ; or, c’est justement ce que Job tentait d’accomplir. Satan n’est rejeté que lorsque sainteté et démonie sont réunies par l’intention correcte. Celui qui sépare le bien du mal entraîne la quasi-autonomie du domaine démoniaque, alors que celui qui contient les deux rétablit le démonique à sa racine divine ; tout acte de séparation ou de division accroît le mal, qui est, par définition, la séparation et la division.

Il vaut la peine de noter que cette exégèse sur Job apparaît dans le Zohar à propos d’Exode 10.1 : « Et le Seigneur dit à Moïse : va vers Pharaon. » Selon le Zohar, le sens ésotérique de ce verset est que Dieu implore Moïse de sonder les profondeurs des secrets divins pour ce qui est du démoniaque, symbolisé par le royaume d’Égypte, en particulier son chef politique, Pharaon. Moïse, au contraire de Job, n’a pas fui devant le mal ; au contraire, il en sort affermi d’un nouveau savoir.

L’auteur du Zohar et les kabbalistes de Castille considéraient ce savoir ou cette sagesse comme le plus important des secrets. Dans le cas du Zohar, il s’agit selon moi d’une des clefs essentielle : seul celui qui connaît à la fois le démoniaque et le divin peut comprendre l’unité sous-jacente des deux domaines ; seul celui qui le sait peut unifier Dieu en unissant la gauche avec la droite et regagner ainsi la complétude ou unité originelle contenue dans la face de Dieu avant que le processus de différentiation ne commence. Dans le Zohar, on peut lire :

« R. Isaac dit : quand le Très-Haut, béni soit-Il, créa le monde et voulut extraire la profondeur de ce qui était caché, et la lumière des ténèbres, tout était dans tout, l’un dans l’autre… Et c’est ainsi que des ténèbres émergea la lumière et que de ce qui était caché sortit la profondeur. L’un émergea de l’autre… et toutes choses étaient l’une dans l’autre, le bon comme le mauvais, la droite et la gauche, Israël et les nations, le blanc et le noir… Et tout dépendait l’un de l’autre. »

L’exigence éthique d’endiguer le mal dans le bien est similaire au principe ontologique de la coïncidence des opposés : séparer le bien et le mal équivaut à nier l’unité du divin. L’endiguement du mal par le bien apparaît dans le Zohar à propos de Deutéronome 4.39 : « Sache donc en ce jour et retiens dans ton cœur que l’Éternel est Dieu. » L’interprétation rabbinique lit « cœur » au pluriel comme une allusion aux deux tendances opposées du bien et du mal.

« R. Eliezer commença à expliquer. Il est écrit : Sachez donc en ce jour et retenez dans vos cœurs, tout comme Moïse [Deutéronome 4.39] a dit : ‘Retenez dans vos cœurs que l’Éternel est Dieu.’ Le bien comme le mal, car l’un est contenu dans l’autre et ils sont un. Alors, vous comprendrez que le Seigneur est Dieu car l’un est dans l’autre et ils sont Un. Et voilà pourquoi il est écrit ‘Retenez dans vos cœurs afin d’y voir clair.’ Ensuite, R. Eliezer ajouta : le méchant ajoute une imperfection là-haut. Qu’est-ce qu’une imperfection ? La gauche n’est plus dans la droite, le mal n’est plus dans le bien par la faute des péchés de l’humanité et c’est pour cela qu’il a bien dit : dans vos cœurs, pour contenir tout en un, la gauche dans la droite. » Zohar 2.26b

Le savoir ésotérique de Deutéronome 4.39 a trait à l’unification des deux noms de Dieu : YHWH et Elohim. En termes kabbalistiques, ces deux noms correspondent aux attributs Tiferet, le Très-Haut, la sixième sephira et Malkhout, ou la Shekhinah, la dixième sephira. L’interprétation kabbalistique se fonde sur l’interprétation de ces noms : YHWH qui se réfère à l’attribut Rahamim, la Miséricorde, et Elohim, à Din, ou la Rigueur, le jugement sévère.

Dans l’extrait que nous avons considéré, les deux noms se réfèrent à la puissance masculine et féminine au sein du monde Séphirothique : le masculin vis-à-vis du féminin est miséricordieux, en surabondance de grâce, alors que le féminin vis-à-vis de l’homme est critique, restrictif, comme un jugement. Les attributs de Miséricorde et de Jugement sont l’un dans l’autre, tout comme YHWH est Elohim, tel est le sens ésotérique de ce verset.

Comment un tel savoir est-il possible ? La clef réside dans le caractère double du cœur, les deux tendances de l’âme humaine. Si l’on regarde dans le cœur double, alors, on s’aperçoit que le bien et le mal sont contenus l’un dans l’autre.

Néanmoins, les deux tendances dont parle le Zohar ne sont pas seulement des principes psychologiques, des pulsions ou des volontés comme c’est le cas dans les sources rabbiniques traditionnelles. Elles correspondent plutôt aux forces ontologiques respectives du divin et du démoniaque. La tendance au bien, du côté droit, symbolise la force de la sainteté enracinée dans le domaine séphirothique alors que la tendance au mal symbolise la force d’impureté enracinée dans le domaine démoniaque de l’Autre côté. En principe, ces deux forces sont contenues l’une dans l’autre : le méchant trouble l’ordre d’en haut lorsqu’il commet le mal et rompt l’équilibre qui endigue la gauche dans la droite.

Endiguer le mal dans le bien n’est pas seulement l’inclusion d’Elohim en YHWH mais fonde aussi un savoir ésotérique plus haut, décrit dans le Zohar comme le « secret de la foi. » Le verset dit : « Sachez donc en ce jour et retenez dans vos cœurs que l’Éternel est Dieu » et pour que l’Éternel soit Dieu, et que la miséricorde est le jugement, le fidèle doit concevoir l’unité des deux cœurs, des deux tendances, du bien et du mal. En termes mystiques, le féminin de la divinité s’unit au côté masculin mais cette réunion est toujours menacée par l’Autre côté, Sitra Ahra, qui tente de capturer la Shekhina et de provoquer ainsi une séparation entre le masculin et le féminin.

Celui qui ne parvient pas à unir le mal au sein du bien laisse au mal son autonomie et par conséquent, rompt l’unité du masculin et du féminin au sein de Dieu. L’idéal du juste est de contenir la gauche dans la droite alors que le méchant, au contraire, « sépare la tendance du mal de la tendance du bien et s’unit au mal. » (Zohar 2.26b) Selon le Zohar, le péché de Job est d’avoir séparé le bien du mal, non pas de s’être uni au mal, mais de l’avoir fui. Exclure le mal n’est pas adhérer au mal. Toutefois l’un et l’autre apporte la séparation dans ce qui devrait être uni.

Endiguement du mal plutôt qu’éradication du mal. Deux autres extraits du Zohar évoquent cette stratégie. Le commentaire de Psaumes 51 :21 : « Répands par la grâce tes bienfaits sur Sion, bâtis les murs de Jérusalem. » Le Zohar remarque que Dieu doit d’abord agir pour Sion, la cité intérieure, puis, seulement ensuite construire les murailles. C’est l’inverse de ce qui se passe dans notre monde où les murs, l’écorce, vient d’abord autour du sanctuaire, le cerneau, pour que le premier protège le second. Pourquoi cette inversion ?

Le Zohar dit : « Quand le temple sera reconstruit et que le mal sera hors du monde, cela ne sera plus nécessaire [que le mur précède et protège le sanctuaire] parce que le cœur et l’écorce lui appartiendront déjà à Elle [au temple, à la Shekhina] »

Autrement dit : tant que le temple n’existe plus et que le mal domine dans le monde, alors, la distinction entre intérieur et extérieur existe, de même qu’entre l’écorce et le cœur ; quand le temple sera reconstruit, alors le mal sera hors du monde, alors, l’intérieur et l’extérieur appartiendront à Dieu. Le Zohar ne dit pas pour autant qu’il n’y aura plus aucune écorce quand Sion sera restauré, mais bien qu’écorce et cœur feront alors partie du Temple, l’expression symbolique de la Shekhinah. Tel est selon le Zohar le sens caché de l’expression « les murs de Jérusalem », le mur extérieur qui est l’écorce qui lui appartient, à la Shekhinah.

Enfin, il y a ce passage remarquable où est réaffirmé l’idéal de réintégration du démoniaque dans le divin. En Lévitique 23.17, le peuple d’Israël apporte l’offrande au Seigneur pour la Pentecôte : des pains levés au froment. Le Zohar se demande : pourquoi du pain levé spécifiquement à la Pentecôte, le jour qui commémore la révélation du Sinaï, alors qu’il s’agit d’un ingrédient interdit à la Pâque, le jour qui commémore la sortie d’Égypte ?

« Ici, il faut faire preuve de discernement. À Pâque, Israël sort du pain levé, tout comme il est écrit en Exode 13.7 : il faut manger le pain sans levain. [Israël sort d’Égypte, Israël est le pain, l’Égypte le levain.] À présent, Israël mérite le meilleur pain, il ne convient donc pas d’en sortir le levain et c’est pourquoi on présente cette offrande. En ce jour de Pentecôte, le mal a été nettoyé parce que la Torah, qui est liberté, a été trouvée. »

Le Zohar poursuit par une parabole. Un roi n’avait qu’un seul fils qui était tombé malade. Quand le fils réclamait à manger, on ne pouvait lui donner que des médicaments ; après avoir absorbé le remède, il guérit et put manger ce qu’il voulait.

« Ainsi, dit le Zohar, quand Israël quitta l’Égypte, ils ne savaient pas l’essence et le secret de la Foi. Le Très-Haut dit : Israël prendra le remède et jusqu’à ce qu’ils aient pris la potion, rien, aucune nourriture ne leur sera donnée. Manger le pain sans levain, c’est le remède pour entrer et pour connaître le secret de la Foi, car le Très-Haut a dit : à partir de maintenant, le levain leur sera donné et ils pourront en manger sans mal et d’autant plus à la Pentecôte qui sera le jour du plein rétablissement. »

Les deux affirmations paraissent contradictoires. D’une part, le Zohar affirme qu’à la Pentecôte, le levain, symbole du mal, devait être présent, alors que ce jour-là, « le mal avait été chassé. » Cette contradiction se résout dans les termes expliqués précédemment : en quittant l’Égypte, le peuple d’Israël était encore immergé dans une coque démoniaque et il devait se purifier de tous les vestiges du mal et entrer dans la sainteté.

Dans un premier temps, Le levain, symbole du mauvais côté, devait être rejeté et le pain azyme, symbole du premier degré de la foi, devait être consommé. Après avoir reçu le meilleur pain, le pain de la Sagesse de la Torah, cela n’était plus nécessaire. À la Pentecôte, lors de la révélation sur le Sinaï, le côté gauche pouvait être réintégré dans Israël car il ne présentait plus alors aucun danger ; il avait été neutralisé par la Torah, la médecine du plein rétablissement. Le « meilleur pain » a restauré l’impureté à sa source et dès lors, l’impureté n’a plus besoin d’être annihilée.

Conclusion

Le chemin spirituel est parfait lorsqu’il intègre le mal et le bien. Le Zohar nous en fournit l’exemple par une dialectique au terme de laquelle le mal est réintégré dans le divin. Le mal s’enracine dans le divin qui le contient et l’endigue tout à la fois. Le Zohar l’explique à la fois par une catharsis et par une logique d’émanation. Dans les deux cas, l’inclusion éthique de la gauche, du mal dans le chemin spirituel est une nécessité logique, mais dans le premier cas, l’expulsion du mal, est toujours négative alors que dans le deuxième cas, l’inclusion et la réintégration est toujours positive.

Selon la voie cathartique, les forces de l’impureté et du mal sont apparues avant la sainteté ; de même que dans l’âme humaine, le mal précède le bien. D’autre part, au premier stade du processus divin, le mal est purgé, de même que la purification spirituelle est la condition initiale du chemin spirituel. Cette purification se réalise au contact, à l’épreuve de l’impureté. Il faut descendre en Égypte avant d’entrer en Terre sainte.

Selon la voie émanative, les forces démoniaques proviennent d’un des niveaux supérieurs du domaine divin. Il faut contenir le mal dans le bien ; telle est le principe de l’unité divine : la racine ontologique du mal se trouve dans le bien. Même au cœur des ténèbres réside une étincelle de lumière. Cette idée allait devenir centrale chez Isaac Louria et par la suite chez les Hassidim, mais elle n’est pas explicite dans le Zohar, bien qu’elle apparaisse dans divers contextes.

Contrairement à des sources ultérieures, dans le Zohar, la tâche de l’homo religiosus n’est pas la séparation ou l’extraction des étincelles divines du domaine démoniaque, mais l’inclusion du mal dans le bien. Le mal n’a pas d’existence autonome : il est postérieur au divin et la force du mal dérive de l’attribut du Jugement. Le domaine du mal ne se constitue que par un déséquilibre au sein des forces du Jugement. La tâche morale et spirituelle de l’homme est de réintégrer cette force mauvaise à sa source, d’équilibrer le Jugement avec la Miséricorde et de tempérer la rigueur avec l’amour, contenir la gauche par la droite.

Les sources gnostiques ont donné à la Kabbale l’idée de deux forces antagonistes et parallèles : la lumière et les ténèbres. Toutes deux ont leur source en Dieu. Selon le gnosticisme, toutefois, il n’y a aucun principe qui puisse réintégrer le démoniaque dans le divin. Au mieux, on trouve chez les gnostiques l’affirmation d’une nécessité apocalyptique, mais dans des termes symboliques nouveaux, ceux d’une éradication du mal par le bien. Même la caractérisation du démoniaque en tant qu’instrument de Dieu pour punir et purifier les méchants, on ne trouve pas chez les gnostiques l’idée d’une réintégration du mal à sa source divine.

Au contraire, le Zohar reprend la typologique gnostique mais en y ajoutant une médiation : « la droite contient la gauche » et ainsi, on s’éloigne du dualisme gnostique vers un monisme théosophique. La doctrine théosophique se reflète dans le domaine moral et religieux. La tâche éthique de l’homme est de contenir la gauche par la droite et de restaurer le mal à sa source, dans le bien.

L’idée d’un perfectionnement spirituel, tel qu’il se présente dans les textes zohariques, permet à l’homme d’atteindre à la sainteté par l’épreuve de l’impiété et de l’impureté ; par cette épreuve, l’impiété et l’impureté sont réintégrées dans la sainteté.

Le but de la vie spirituelle n’est pas de libérer une étincelle de lumière à partir du domaine démonique, pour séparer les deux domaines ; au contraire, celui qui sépare les deux, comme Job, rompt un équilibre dans les sphères supérieures. L’objectif serait bien plutôt de parvenir à un équilibre : voir la lumière dans les ténèbres, tel serait, selon le Zohar, la perfection absolue.

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