Tout se passe donc comme si les sociétés capitalistes
étaient soumises à un vaste mouvement pendulaire, oscillant en permanence entre
deux pôles. « Archaïsme et futurisme, néo-archaïsme et ex-futurisme,
paranoïa et schizophrénie. » Elles doivent « concilier la nostalgie
et la nécessité de l’Urstaat avec l’exigence de l’inévitabilité de la
fluxion des flux. » (Anti-Œdipe) D’un côté, une libération de flux
sans précédent, affranchis de tout codage, selon le pôle schizophrénique du
capitalisme ; de l’autre, l’asservissement de ces flux, leur aliénation,
leur privatisation, leur liaison aux objectifs et aux buts
« involontaires » de la méga-machine sociale civilisée, leur recodage
incessant par l’appareil d’État, selon cette fois un pôle paranoïaque.
« Les sociétés modernes civilisées se définissent par des procès de
décodage et de déterritorialisation. Mais ce qu’elles déterritorialisent d’un
côté, elles le reterritorialisent de l’autre. » Ce double mouvement est
l’axiomatisation même, son mouvement propre spécifique. Nous disions que le
capitalisme n’a plus besoin de fonder. Mais certains de ses mouvements de
reterritorialisation ne sont-ils pas des tentatives de restaurer l’ancien
fondement, de perpétuer une forme de despotisme, de réintroduire des
transcendances pour recoder les flux, comme en témoigne à sa manière « la
nostalgie et la nécessité de l’Urstaat. »
David Lapoujade : Deleuze et les mouvements aberrants

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