Source : Deleuze et les mouvements aberrants, par David Lapoujade, éditions de Minuit, collection Paradoxe, relecture avril 2019-décembre 2025, recommandé par Neûre aguèce.
Deleuze ne fait cause commune avec certains auteurs que
parce qu’il reconduit chaque fois vers un dehors, le long de la limite qui se
dégage de leur doublure. La perversion ne consiste pas à « jouer avec les
limites », du haut d’une mauvaise ironie, mais à produire de l’autre côté
de la limite une doublure idéelle qui en est la réversion ou l’écart.
De ce point de vue, il est manifeste que la perversion
se confond avec les puissances de la répétition. Répéter consiste à doubler,
redoubler, et déplacer, comme une sorte de gigantesque méthode de pliage. Nietzsche
répète Leibniz, il est comme une doublure de Leibniz, mais Leibniz répète déjà
Nietzsche, tout comme les stoïciens répètent Leibniz et Nietzsche à leur
manière. Nietzsche, à son tour, répète Spinoza, tout autant que Bergson se
répète dans Spinoza et inversement, chacun étant une doublure de l’autre…
C’est pourquoi il est vain de se demander si Deleuze
est plutôt platonicien, spinozien, leibnizien, nietzschéen, puisqu’ils se
répètent les uns dans les autres, qu’on ne peut invoquer Nietzsche qu’en
répétant Leibniz, qu’on ne peut invoquer Spinoza qu’en y répétant Bergson et
Nietzsche. Dira-t-on alors qu’il s’agit de doublures de Deleuze ? Il
faudrait plutôt dire l’inverse : « Ce n’est jamais l’autre qui est un
double, dans le redoublement, c’est moi qui me vis comme le double de
l’autre : je ne me rencontre pas à l’extérieur, je trouve l’autre en
moi. »
Il faut parvenir au point où toutes les philosophies se
répètent les unes dans les autres, à une différence près ; si bien que le
temps philosophique devient « un temps grandiose de coexistence, qui
n’exclut pas l’avant, ni l’après, mis les superpose dans un ordre
stratigraphique. C’est un devenir infini de la philosophie qui recoupe mais ne
se confond pas avec son histoire » Et sans doute le pervers doit-il être
lui-même retourné.
Peut-être faudra-t-il passer sur l’envers du pervers, lui qui était déjà l’envers ou la doublure de toute chose, avec Guattari, le « schizo. » Le pervers est peut-être l’envers de tout, mais le schizo est peut-être l’envers du pervers, comme la machine sera l’envers de la structure.

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