« If it’s has to be, then, let it be now »

 

Source : Deleuze et les mouvements aberrants, par David Lapoujade, éditions de Minuit, collection Paradoxe, relecture avril 2019-décembre 2025, recommandé par Neûre aguèce.

Si, dans la foi, tout est redonné : le monde, Dieu, le moi, il n’en va pas de même lorsque ni le monde, ni Dieu ni le moi ne peuvent plus revenir, détruits par l’éternel retour. Le point insondable qui décide pour nous n’est plus la grâce divine, mais le hasard. On n’est pas touché par la grâce divine, mais le hasard. On n’est pas touché par la grâce, on est tiré au hasard, comme une combinaison, une succession de « cas fortuits. » Le hasard choisit pour nous, décide de nous, telle est la raison de justice. Choisir consiste alors à affirmer sa combinaison et à affirmer le hasard tout entier. C’est alors que se conquiert le droit sur le fragment, sur le hasard, la combinaison que nous sommes.

Comme le dit Nietzsche, il y a « quelque chose d’irréductible au fond de l’esprit : un bloc monolithique de fatum, de décision déjà prise sur tous les problèmes dans leur mesure et leur rapport avec nous ; et, en même temps, un droit que nous avons d’accéder à certains problèmes, comme leur empreinte au fer rouge marquée sur nos noms. » L’éthique ne concerne plus seulement alors les modes d’existence mais remonte jusqu’au sans-fond qui les distribue. Le hasard est comme la justice de l’Être pour autant qu’on en affirme la nécessité, dernière conséquence d’une ontologie directement éthique.

On n’est plus justifié par la grâce, mais injustifié, nécessairement injustifié. C’est le moment où la pensée renverse tout « avocats, plaignants, accusateurs et accusés, comme Alice sur un plan d’immanence où Justice égale Innocence, et où l’innocent devient le personnage conceptuel qui n’a plus à se justifier, une sorte d’enfant joueur contre lequel on ne peut plus rien, un Spinoza qui n’a laissé subsister nulle illusion de transcendance. Ne faut-il pas que le juge et l’innocent se confondent, c’est-à-dire que les êtres soient jugés du dedans, non pas du tout au nom de la Loi ou de Valeurs, ni même en vertu de leur conscience, mais par les critères purement immanents de leur existence. » Pourquoi faudrait-il être justifié puisqu’on se saisit désormais soi-même à travers la nécessité des cas fortuits par lesquels on passe ?

C’est une autre manière de dire qu’au niveau différentiel, il n’y a plus de moi, mais un enchevêtrement de perspectives comme autant d’individualités « fortuites » Ces individualités communiquent les unes avec les autres à travers la distance qui les sépare, ainsi de la distance qui sépare Proust écrivain de Proust non-écrivain. Nous devenons des sujets nomades, sans cesse excentrés par rapport à nous-mêmes, passant perpétuellement d’une individualité à l’autre, comme autant de « cas fortuits. »

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