Source : Deleuze et les mouvements aberrants, par David Lapoujade, éditions de Minuit, collection Paradoxe, relecture avril 2019-décembre 2025.
Il faut se défaire de l’idée selon laquelle Deleuze
n’aurait fait que chanter l’affirmation joyeuse des puissances de vie. N’est-ce
pas lui qui écrit que les philosophes se sentent d’étranges affinités avec la
mort, « qu’ils sont passés par la mort ; et ils croient aussi que,
bien que morts, ils continuent à vivre, mais frileusement, avec fatigue et
précaution.
Le philosophe est quelqu’un qui se croit revenu des
morts, à tort ou raison, et qui retourne aux morts, en toute raison. »
Cela ne suppose aucun goût, aucune fascination pour la mort, mais bien plutôt
la perception de la vie comme coextensive à la mort, aux morts par lesquelles
elle nous fait passer. S’il faut rendre la mort aberrante,
« schizophréniser la mort », comme le dit l’Anti-Œdipe, c’est
parce qu’elle est l’instance silencieuse qui, à son tour, rend la vie
aberrante, la schizophrénise, d’où le caractère coextensif.
Les mouvements aberrants nous arrachent à nous-mêmes, selon un terme qui revient souvent chez Deleuze. Il y a quelque chose de « trop fort » dans la vie, de trop intense, que nous ne pouvons vivre qu’à la limite de nous-mêmes. C’est comme un risque qui fait qu’on ne tient plus à sa vie dans ce qu’elle a de personne, mais à l’impersonnel qu’elle permet d’atteindre, de voir, de créer, de sentir à travers elle. La vie ne vaut plus qu’à la pointe d’elle-même.

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