Source : La Kabbale par Maurice-Ruben Hayoun, préface de Jacques Attali, éditions Ellipses
Jamais Sabbataï n’aurait espéré avoir des héritiers au
beau milieu du dix-neuvième siècle en Pologne. Ce fut pourtant le cas, comme le
montre le témoignage de ce haut fonctionnaire prussien von Brinken… En 1820, à
la mort d’Eva, la fille de Jacob Frank, les frankistes constituaient un groupe
bien organisé mais qui cherchait encore à se dissimuler. Le baron Julian von
Brinken dont on va évoquer le témoignage sur cette secte de Varsovie a beau
milieu du dix-neuvième siècle naquit dans le duché de Brunswick en 1789 et
mourut en 1846. Dès 1818, il devient directeur des eaux et forêts en Pologne
après avoir occupé les mêmes fonctions dans sa région natale.
C’est en 1825 que le baron allemand commença à
travailler sur son livre sur les frankistes de Varsovie, soit cinq années après
la disparition de l’héritière directe de Frank. Si l’on en croit son traducteur
russe, l’auteur aurait interrompu ses recherches sur les frankistes à la suite
de l’intervention d’une « talentueuse pianiste » qui craignait les
répercussions sur sa carrière de certaines révélations au sujet de ses origines
familiales. À la mort de la dame en 1833, Brinken aurait eu les coudées plus
franches et se remit au travail. La dame en question n’était autre que la mère
d’Adam Mickiewicz, Maria Szymanowska (1785-1832) née Wolowski. Tant du côté de
son père que du côté de sa mère, elle descendait de famille frankistes les plus
renommées.
Si l’on excepte certains passages où transparaît un
antisémitisme diffus à l’égard de hautes personnalités évoluant dans les
couches supérieures de la société polonaise, les informations fournies par le
haut fonctionnaire allemand sont exactes et fiables. Il décrit les différentes
strates de ce groupe crypto-sabbataïste qui tenait tant à son anonymat :
au sommet de la pyramide, il y avait les feinesberjes, les hautes personnalités
comblées par la naissance et la fortune ; ensuite, venaient les
moremoreines, les maîtres dotés d’une certaine érudition. La troisième
composante est dite les mainiches dont l’étymologie reste obscure, et enfin, la
couche la plus basse, celle des petites gens, les lapserdak, déformation
probable de l’allemand Leib-zur-Decke, désignant le petit châle de prière que
les juifs pieux portent de tout temps sous leur chemise.
Von Brinken relate un incident fort intéressant sur la psychologie de ce groupe et sur ses rapports ambigus avec le monde environnant : au cours d’une rafle, la police découvrit des frankistes priant un vendredi soir dans la cave d’une maison abandonnée. Goldring, l’indicateur juif de la police de Varsovie, avait signalé que la plupart des frankistes de Varsovie étaient des personnalités connues qui se réunissent la veille du sabbat pour prier ensemble. Lorsque les policiers firent irruption dans la cave, ils découvrirent de nombreuses personnes récitant des prières hébraïques. Brinken souligne que personne ne fut inquiété car toutes ces personnes disposaient de solides soutiens en haut lieu.

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