Mort au monde

 

Source : L’Entretien infini par Maurice Blanchot, éditions Gallimard, relecture 2008-2025.

Il y avait en eux la hantise d’une action à la fois invisible et éclatante et telle qu’eux-mêmes cherchaient à y disparaître pour s’identifier à la disparition. Pourquoi l’histoire d’hommes qui, de toutes façons, sont exclus de notre temps, semble-t-elle nous concerner d’une manière qui reste secrète ? Est-ce parce que, voulant, « la fuite des tyrans et des démons », comme le demandait Rimbaud, ils furent eux-mêmes les héros d’une décision négative.

Justement, la singularité de leur histoire, c’est que l’ambition, la réputation, les perversités de la violence collective, et même la beauté des actions héroïques, tout cela a fondu dans une transparence impersonnelle, et cette histoire qui tient en quelques actes éclatants et un immense malheur sans nom, n’est que l’accomplissement de ce fait que chacun d’eux, dans l’infortune ou l’exaltation, avait réussi à n’être plus personne.

Et, sans doute, ils furent les hommes de la décision négative, mais d’où vient qu’à travers cette force, négation d’eux-mêmes, négation des autres, s’exprime la simplicité d’une affirmation étonnante ? Que nous dit cette parole ? Il n’est guère facile de l’amener au jour, car ce qu’elle dit, elle ne le dit pas, d’une manière claire, elle en parle la simplicité, mais la simplicité — larmes et sang unis, détresse et espoir, amour et rigueur —, se refuse à qui, pour nous, dans le monde, est parole saisissable.

C’est là l’entente que les nihilistes ont eu de leur action, une exigence non pas morale, mais difficile à déterminer. Il ne s’agit pas de la revendication d’un acte terrible dont on accepte les conséquences et il ne s’agit pas d’étonner l’histoire ne mourant courageusement : pour beaucoup, il s’agissait de vivre, obscurément et désespérément, dans cet espace de la mort qu’ils avaient ouvert et où il leur fallait demeurer, privés de toute justification et de tout recours.

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