Source : Le Triomphe de l’artiste, la révolution et les artistes, Russie : 1917-1941, par Tzvetan Todorov, édition Flammarion, collection Versilo
« Oui, je suis le héros révolutionnaire qui a
conduit l’art bourgeois dans l’impasse, bien plus que ne l’ont fait les
bolcheviks socialistes ; J’ai bien sûr un grand mérité car j’ai entièrement
anéanti le visage de l’homme et toutes ses propriétés. Il n’y a plus de gens,
il y a une vie sans objet », non figurative.
En un sens, Malevitch a raison : l’art abstrait,
non figuratif, n’est pas une invention de la bourgeoisie. C’est bien l’art figuratif
qui accompagne la montée en puissance de celle-ci, depuis le début du quinzième
siècle jusqu’à la fin du dix-septième siècle. Les dirigeants bolcheviques
souhaitent en réalité perpétuer l’art « bourgeois », c’est-à-dire
figuratif, en remplaçant simplement l’idéologie au service de laquelle il est
produit. Les images doivent glorifier des valeurs, leurs valeurs, en préservant
les anciens moyens d’expression. S’il y a une révolution en art, comparable à
celle qu’ont accomplie les bolcheviks dans la société, c’est bien celle des
artistes d’avant-garde comme Malevitch : les uns et les autres démolissent
l’ordre ancien et en proposent un autre à la place.
Là où Boukharine a raison, toutefois, c’est de penser qu’il n’y a pas de quoi s’enorgueillir d’avoir déshumanisé l’art, en faisant disparaître tout le réel (appelé ici « l’objet ») En quoi anéantir le visage de l’homme, effacer l’existence des gens est-il d’un bien. Mais Boukharine ne se rend pas compte qu’on pourrait formuler le même regret en ce qui concerne la révolution bolchevique dont il est l’un des animateurs : à son tour, celle-ci anéantit l’homme.
Comme l’a remarqué ironiquement l’historien Boris Groys : « Les avant-gardistes russes et presque toute la population de ce qui constituait auparavant l’Empire russe eurent, à juste titre, l’impression après la révolution d’octobre 1917 et les deux premières années de guerre civile, que ce point zéro était bel et bien atteint. » Dans son art, Malevitch a été effectivement un véritable révolutionnaire, mais la révolution est-elle nécessairement un bien ? Du reste, son opinion là-dessus a déjà évolué, ce qui explique peut-être cette formule qui figure dans la même lettre : à l’en croire, il serait maintenant en train de « reconstituer l’homme. »

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