Grand Œuvre

 

Source : Nouvelles histoire des francs-maçons en France, des origines à nos jours par Alain Bauer et Roger Dachez, éditions Tallandier, collection Texto

Parmi les célébrités nombreuses qui s’illustrèrent aux réunions des Neuf Sœurs, il faut évidemment citer Antoine Court de Gébelin. Lui aussi est au cœur de toutes les ambiguïtés intellectuelles de son temps, et de son milieu, équivoques dont la loge fut à beaucoup d’égards l’une des caisses de résonance les plus prestigieuses.

Antoine Court de Gébelin, né vers 1720, très connu de son vivant, aujourd’hui quasi complètement oublié. Il était le fils d’un pasteur, Antoine Court, originaire des Cévennes, qui avait choisi l’exil en Suisse après la proclamation de l’Édit de Nantes, plutôt que de renier sa foi. Agissant clandestinement, Antoine Court, le père, fut considéré comme le restaurateur du protestantisme en France. Son fils devint lui-même pasteur à Genève et succéda à son père, en 1760, comme correspondant général des églises de France.

Court de Gébelin était avant tout un érudit maîtrisant plusieurs langues vivantes et mortes. Son grand œuvre Le Monde primitif, publié en neuf volumes entre 1775 et 1784, bien reçu par les encyclopédistes, est consacré à la recherche de la langue primitive dont la possession pourrait, selon lui, permettre une connaissance vraie et profonde de la nature réelle du monde. Cette thématique, dans l’air du temps, l’amena à s’intéresser aux images et aux symboles, et notamment au tarot.

En donnant aux cartes des significations reposant sur les images entendues comme des médiations qui établissent des correspondances diverses et variées, il s’inscrit donc dans ce vaste ensemble des courants ésotériques modernes, définis par Antoine Faivre. Cette somme, écrit ce dernier, « est une des premières tentatives pour trouver par l’exploration des diverses traditions connues, quelque chose qui ressemble à ce qu’on appellera plus tard la Tradition primordiale. » En tant que franc-maçon, Court de Gébelin fut membre de trois loges : la Loge Mère écossaise du Contrat social, Les Neuf sœurs et Les Amis réunis.

Tout un programme maçonnique réuni en un seul homme, conjuguant à la fois la fascination des mystères, le décryptage des symboles et les recherches les plus austères et les plus savantes sur l’origine des langues. Au total, un personnage complexe, contradictoire et baroque, sans doute à l’image de la loge qu’il aurait contribué à rendre fameuse.

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