« Je mets les pieds où je veux... »

 

La question que vous posez à mon sujet revient à savoir si je suis négligeable ou non. Je me la suis souvent posée, hanté par la réponse négative. En outre, comme la représentation que je me fais de moi-même varie, et qu’il m’arrive d’oublier, comparant ma vie à celle des hommes les plus remarquables, qu’elle pourrait être médiocre, je me suis souvent dit qu’au sommet de l’existence il pourrait ne rien y avoir que de négligeable : personne, en effet, ne pourrait « reconnaître » un sommet qui serait la nuit. Quelques faits, comme une difficulté extrême à me reconnaître (sur le plan simple où les autres sont « reconnus ») m’ont amené à prendre sérieusement, mais gaiement, l’hypothèse d’une insignifiance sans appel. Cela ne m’inquiète pas et je n’y lie la possibilité d’aucun orgueil. Mais je n’aurais plus rien d’humain si j’acceptais avant d’avoir essayé de ne pas sombrer (acceptant, j’aurais trop de chances de devenir, en plus de comiquement négligeable, aigri et vindicatif : alors il faudrait que ma négativité se retrouve) Ce que j’en dis vous engage à penser qu’un malheur arrive, et c’est tout : me trouvant devant vous, je n’ai pas d’autre justification de moi-même que celle d’une bête criant le pied dans un piège.

Georges Bataille : Le Coupable

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