Source : Martin Heidegger, philosophie d’un autre commencement par Alexandre Douguine, éditions Ars Magna, collection Heartland.
Heidegger avance une thèse fondamentale : du point
de vue de la Seynsgeschichte, l’histoire de la philosophie de l’Europe
occidentale est un processus d’oubli progressif de la recherche ontologique
jusqu’au nihilisme pur. C’est le processus de perte progressive de l’Être,
l’abandon de l’Être et par l’Être, Seinsverlassentheit. En d’autres
termes, l’histoire de la philosophie de l’histoire occidentale, avec tout son
éclat, ses percées splendides, ses révélations, et ses déviations n’est autre
que le processus de séparation de l’Être.
Par conséquent, c’est l’histoire d’un coucher de soleil,
d’une catastrophe prolongée, d’errance et d’erreurs. Ce n’est pas par hasard
que Heidegger intitule l’un de ses livres Holzwege. En français, ce
titre se traduit par « Les chemins qui ne mènent nulle part » ;
en allemand, Holzwege désigne littéralement les « chemins
arboricoles », les « chemins boisés », mais aussi « chemins
non explorés, envahis par les arbres. » Ce type d’errance mène de la
clarté à l’obscurité et c’est pourquoi nous avons affaire au crépuscule. C’est le
processus de séparation avec l’Être, sa perte, son appauvrissement progressif.
En cessant de penser l’Être, la philosophie cesse progressivement d’être.
Dès l’aube de la philosophie, l’être en tant que Seyn
se cache dans le tout. En fusionnant avec lui, il devient l’Être en tant que Sein,
et finalement, une autre variété d’étants. Ensuite, l’être Seing en tant
qu’étants-dans-le-tout, est remplacé par la notion de celui-ci. Ensuite, cette
notion acquiert un caractère de plus en plus abstrait, mécanique, et
conditionnel, dans lequel tous les liens avec les étants s’effondrent, jusqu’à
ce que, finalement, l’ère du nihilisme arrive. Nietzsche a reconnu et définit
ce dernier : ce moment précis où l’Être disparaît finalement au-delà de
l’horizon, révélant le néant toujours présent.
Nous pouvons désigner, de manière fondamentale, et
historique, tout le segment de la philosophie de l’Europe occidentale comme les
six dernières heures de l’humanité, les heures avant minuit et il n’est pas
surprenant que dans cette portion de journée cosmique, ce soit la civilisation
occidentale qui s’impose, qui établit des lois, des normes, qui conquiert tous
les autres et qui les oblige à accepter sans équivoque ses formes, ses pensées,
et ses valeurs comme quelque chose d’universel.
L’Occident s’impose parce que le destin de la nuit lui est confié, parce qu’il agit au nom de la nuit et utilise son pouvoir. Le soleil de l’être se couche. Ainsi, la civilisation s’endort enfin, et les dernières bougies s’éteignent, éclairant encore les foyers d’une lumière d’adieu, artificielle et nostalgique.

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