Docteur angélique

 

Source : Hiérarchie, la société des anges, par Emanuele Coccia, éditions Rivages, collection Bibliothèque Rivages, préface par Joël Gayraud.

Le pouvoir angélique peut assumer la vie humaine sous toutes ses formes, mais à la seule condition de la transformer en une sorte de théâtre étrange, en un carnaval où l’apparence humaine est un charme, un ornement (« tanquam pulchrum indumentum quodammodo decorat ») Cet étrange aspect carnavalesque ne réside pas tant dans la capacité à créer mille aspects, corps ou visages capables de donner à chaque fois une nouvelle forme à leur présence. Elle réside surtout dans l’impossibilité d’en assumer une en permanence ; s’ils ont besoin d’un corps pour remplir adéquatement leur tâche (mais non pour exister), les anges ne pourront jamais avoir un rapport naturel avec cette forme de présence.

Le corps ne sera toujours qu’une forme passagère et affectée, assumée pour des raisons « strictement opérationnelles. » Dans la prise en charge d’un corps et d’une identité stable et définitive, ne s’exprime pour eux nul besoin, nulle nécessité ; il ne leur procurera jamais aucun plaisir, aucun autre bonheur que la satisfaction de la tâche à accomplir. Les anges ne pourront jamais vraiment jamais sourire ni jouir de quelque chose, et de même, ils ne pourront jamais ressentir une vraie douleur. Pour le faire, ils devraient se mettre en jeu dans leurs apparences jusqu’à en devenir la parfaite réalisation, ils devraient « s’incarner » dans leur corps jusqu’à en être non seulement les moteurs, mais aussi ce qui est mû.

C’est, précisément parce qu’il répond à une rationalité purement communicative que l’ange n’a pas besoin d’un corps « vrai », réel, naturel, mais peut se contenter d’un fétiche. « Les corps revêtu par les anges n’ont pas la forme, la constitution, ni l’organisation des corps humains, mais seulement leur apparence (effigiem) »

Ce sont des masques qui ne donnent pas seulement forme à un visage, mais à toute la présence de l’ange. La raison pour laquelle il préfère le masque à un vrai sujet humain est avant tout une raison de commodité : « Qu’on les prenne avant ou après la chute, les corps humains sont pesants et plutôt lourds ; aussi ne se prêtent-ils ni à un mouvement rapide ni à un service efficace. Et comme on ne s’attribue un corps que pour le service, on ne s’attribue pas de corps véritablement humains. »

Les anges ne peuvent pas non plus prendre un vrai corps humains car le temps est nécessaire pour le former : la mémoire, l’expérience et le temps sont requis pour construire une véritable identité humaine. Les anges doivent agir rapidement avec souplesse et dans l’immédiat (velociter et quasi repente) et ils n’ont pas le temps de former un vrai corps. Pour cela, « prend forme instantanément une substance aérienne compacte, qui ne soit pas transparente, mais se présente à l’œil en figurant tous les organes externes de l’être vivant sous l’aspect duquel elle veut apparaître. »

Leur corps ignore cette organisation qui appartient naturellement aux corps humains résultant de l’évolution et de l’action de la puissance formatrice, mais il s’apparente à une esquisse des traits propres à ces corps, semblable à ce que produirait un sculpteur sur bois ou sur pierre. Il s’agit d’un véritable corps artificiel, un mannequin animé, une statue mobile, une apparence vidée de toute nature réelle. Si en eux on rencontre « des simulacres d’organes des sens, par eux, ils ne sentent rien du tout. En effet, ces simulacres ne sont pas formés pour que les anges puissent avoir grâce à eux des sensations, mais pour que leurs seules vertus spirituelles se manifestent à travers ces organes. »

Ces corps aveugles, sourds, incapables de goûter ou de toucher, muets à toute émotion et dépourvus d’expérience sont le symbole d’une humanité réduite à la raison communicante.

Commentaires