Source : Le Semeur d’yeux, Sentiers de Varlam Chalamov, par Luba Jurgenson, éditions Verdier.
Le même livre, « lu à quatorze, à vingt, à
quarante, à cinquante ans » ne dit pas la même chose. « On devient
adulte en reconnaissant la grandeur incomparable de Pouchkine, la véritable
place de Zola ne nous est perceptible qu’à l’âge mûr. » Or, « l’âge
d’un ancien détenu est un âge spécial, le temps passé au camp ne compte
pas. » On sort de la prison, du camp, à l’âge où on est entré.
L’expérience du camp ne sert à rien en ce sens, c’est un savoir inutile »,
comme le diplôme acquis à Magadan, qui n’est valable qu’à la Kolyma.
Gamin je mourrai
Et bientôt, entends-je
Au festin des anges
La rumeur courait ;
Pour des gars pareils
Pas de place sur terre
En vain vierge veille
En vain elle espère
Des fiancés, ça ? Foin !
Ne savent rien faire !
Le chemin des vers
Les entraîne loin
Éternels gamins
Coupés de la vie
Leur rêve enfantin
N’a pas de patrie
Disparu à la vie à l’âge de trente-cinq ans, Chalamov
en a maintenant plus de quarante-cinq. Probablement ne fait-il pas de
découvertes à la bibliothèque de Tourkmen. Du moins, il n’en mentionne pas. Il
relit : Pouchkine, Balzac. La découverte, c’est qu’il est capable de lire
à nouveau. Ici et maintenant. Cette place qu’il n’a pas sur terre, les livres,
ses fiancées, la lui offrent. Dans leur miroir, le visage de celui qui sort
d’un sommeil léthargique se couvre soudain des rides d’une vie non vécue. Ils
lui rendent son âge, restituent un passé non concentrationnaire, non par la
somme des connaissances qu’ils lui apportent, mais parce que, lorsqu’il lit, il
se sent adulte.
Les livres délivrent un diplôme invisible, un passeport
avec un signe « + », une identité. C’est peut-être là, dans cette
bibliothèque, face à ce miroir-là, que la lacune des dix-sept ans passés à la
Kolyma lui apparaît, dans son indigence même, comme un avoir, le seul qui lui
appartienne en propre. Sa besace est une béance, un blanc, un
« bien » qui n’est pas passible de confiscation. Pourtant, douze ans
plus tard, il écrira :
« J’ai cinquante-sept ans. J’ai passé près de
vingt ans au camp et en relégation. Au fond, je ne suis pas encore un homme
âgé : le temps s’arrête au seuil de ce monde où j’ai passé vingt ans. L’expérience
souterraine n’enrichit pas l’expérience générale de la vie : là-bas,
tous les repères sont décalés et les connaissances acquises, inutiles dans la
vie libre. Un homme sort jeune du camp s’il a été arrêté jeune. De même que le
diplôme délivré par le camp n’est valable que dans les limites de
l’Extrême-Nord, ainsi qu’on me l’a expliqué à la Section de Santé de
Magadan. »
C’est à Tourkmen, pas à Moscou qu’il écrit près de la moitié des poèmes qui entreront dans Les Cahiers de la Kolyma.

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