Socialisme = soviets + électricité

 

Source : Le Semeur d’yeux, Sentiers de Varlam Chalamov, par Luba Jurgenson, éditions Verdier.

Y aurait-il deux Chalamov ? Celui qui juge et celui qui ne juge pas ? Disons que c’est une question de « traduction », de la langue en deux dimensions vers celle en trois dimensions. La perspective tridimensionnelle inclut la capacité de porter un jugement moral sur les situations et les gens.

À la Kolyma, cette dimension disparaît : dans le monde bidimensionnel, le monde-surface, il ne saurait y avoir des repères moraux. Mais c’est l’inverse, dira-t-on. Zochtchenko, comme Picasso, a aboli la perspective tridimensionnelle, et pourtant, il est juge de son temps selon Chalamov. On s’y perd à vouloir comprendre cette géométrie variable : ne pas juger, c’est continuer de marcher à l’aveugle dans l’espace sans repère de la Kolyma. Juger, c’est pourvoir se repérer, s’orienter, c’est être revenu. Mais juger, c’est parler dans une langue qui n’est pas celle de la Kolyma, s’éloigner infiniment de la langue de la Kolyma.

« En quelle langue parler au lecteur ? Je suis obligé d’écrire dans la langue qui est à présent la mienne, et, bien sûr, elle n’a que peu de chose en commun avec la langue qui suffisait à transmettre les sentiments primitifs et les pensées dont je vivais, ces années-là. »

Juger, ne pas juger : c’est osciller entre le retour et le non-retour. Du reste, les survivants des camps soviétiques reviennent dans un monde où, exception faite des instances extrajudiciaires, dvoiki et troiki, désormais abolies, les institutions chargées de leur réhabilitation sont toujours celles qui les avaient condamnés. Mais peut-être les choses sont-elles plus simples : dans « Ma vie, quelques-unes de mes vies », Chalamov écrit : « La représentation littéraire des événements, c’est un jugement que l’écrivain prononce sur le monde qui l’entoure. L’écrivain est tout-puissant : les morts sortent de leurs tombeaux et vivent. »

Le Jugement de l’écrivain, c’est le Jugement dernier. Les cadavres de la Kolyma attendent le jugement dans le permafrost, car l’écrivain a le pouvoir de les ressusciter.

« Le bulldozer avait fait un tas de tous ces corps raidis par le froid, de ces milliers de corps, de cadavres semblables à des squelettes. Tout s’était conservé ; les doigts tordus des mains, les doigts de pied purulents, les moignons des membres gelés, la peau sèche grattée jusqu’au sang et l’éclat affamé des yeux. »

La fosse commune attend la trompette de l’archange. « Ces corps glissèrent sur le flanc de la montagne, peut-être prêt à ressusciter. »

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