Source : La Philosophie de Jacob Boehme par Alexandre Koyré, Librairie Philosophique Vrin, collection Histoire de la Philosophie.
Si, comme il est probable, Boehme a lu quelque ouvrage
de Luther, il a pu y trouver l’idée du Dieu terrible et courroucé ; si
même, comme on l’a prétendu, il n’en avait jamais lu une ligne, il lui avait
suffi d’assister aux innombrables sermons prononcés par les « tenants de
la lettre » dans les « églises de pierre » pour se familiariser
avec la conception de Dieu, juge sévère et implacable, qui hait les méchants et
les pécheurs.
En effet, malgré toute l’opposition entre les
conceptions de Boheme et celles de Luther, le Dieu terrible, le Zorngott,
l’Allmachtsgott de Luther est constamment présent à la pensée du théosophe.
Certes, Dieu est bon, mais il n’est pas uniquement un Dieu de bonté. Il est
aussi un Dieu de colère et de courroux. Il aait d’ailleurs suffi à Jacob Boehme
d’avoir, comme tout bon protestant, lu l’Ancien Testament pour que l’idée de la
colère divine, de ce courroux terrible qui fait danser les rochers et fait,
comme des roseaux, plier les cèdres du Liban, occupât une place considérable
dans sa pensée. Et il est bien probable que Boehme a dû être impressionné par
des textes tels que, par exemple, Psaumes LXXI, 8 : « Je suis le Dieu
qui fait et la lumière et les ténèbres. »
Ainsi, malgré la bonté essentielle de Dieu, il y a
place en lui pour le courroux et la colère ; Dieu aime, mais il peut haïr
aussi. Nous avons vu comment, dans L’Aurora laisse subsister le point
principal : Dieu est capable d’amour et de colère et de courroux ;
son action n’est pas uniforme pour toutes les créatures ; elle peut bien,
au contraire, assumer deux modes absolument distincts et différents, plus même,
deux modes diamétralement et qualitativement opposés l’un à l’autre.
Si l’on était ainsi amené à introduire en Dieu des
distinctions et des oppositions, on pouvait essayer, soit de les présenter
comme des différents aspects d’une action au fond identique, soit de juxtaposer
en Dieu deux centres ou sources d’activité distincts et opposés ; dans ce
cas, il semblait tout naturel de rattacher cette distinction et cette
juxtaposition à celle, traditionnellement admise, des personnes divines et
d’essayer de coordonner à cette multiplicité, intérieure à l’unité, des trois
personnes divines, trois modes d’action, trois entités dynamiques, trois forces
ou puissances constituant une seule nature divine. C’est le parti qu’avait pris
Jacob Boehme et c’est ainsi qu’il a été malmené à sa doctrine des trois
principes de l’essence divine.
Il semble tout naturel d’attribuer au Père et à son
principe tout ce que Dieu contient de colère et de courroux. Dieu, Dieu le
Père, n’est-il pas appelé, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau
Testament : feu dévorant ? Le rôle du Fils n’est-il point, justement,
d’apaiser la colère du Père, de nous sauver du feu de son courroux ?
N’est-ce point au fond ce même courroux ardent et dévorant du Père qui brûle et
qui « dévore » les pécheurs dans l’Enfer ? Nous le voyons :
au Père qui est le courroux s’oppose le Fils qui est l’amour, mais c’est dans
le Fils et ce n’est que par le Fils que Dieu est Dieu.
Dans le premier principe, Dieu ne s’appelle pas Dieu, mais courroux, colère, fureur, et c’est de là que provient, en dernière analyse, le mal réalisé dans l’Enfer et dans le monde.
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