Source :
Mélancolie, essai sur l’âme occidentale par Láslό F. Földényi, éditions Actes
Sud.
Dans l’imaginaire oriental, Saturne, l’astre de la mélancolie,
incarne le temps infini, à cause de la lenteur de sa révolution, et c’est le
nom que lui donnaient les Arméniens, Zurvan. En revanche, l’atemporalité vécue
a pour conséquence une dépossession bien qu’elle permette d’entrevoir une
nouvelle philosophie : le mélancolique ne connaît pas le futur comme
possibilité, c’est pourquoi l’atemporalité n’est pas pour lui un
accomplissement total, au contraire, c’est un non-accomplissement, un manque total.
Les reproches que se fait le mélancolique correspondent à la
culpabilité religieuse. Il a l’impression d’avoir laissé passer le moment
opportun, le kairos, qui désigne dans
le Nouveau Testament le moment où l’homme frôle l’éternité, et d’avoir ainsi
gâché ses possibilités. Il vit une éternité négative, condamnée à un
non-accomplissement éternel, à vivre dans le manque.
Un malade mélancolique déclarait jour après jour qu’il allait être
exécuté le soir même, et son médecin avait beau lui rappeler qu’il l’avait déjà
souvent dit et qu’il n’en était rien, il ne voulait pas en démordre. Il
ressentait le temps autrement que les non-mélancoliques, parce que l’avenir ne
pouvait rien apporter de nouveau, par exemple l’information qu’il ne serait pas
exécuté. La réévaluation mélancolique de l’avenir, la perte ou l’inutilité de
l’espoir créent la tension qui caractérise le mélancolique : qui n’a pas
d’espoir voit tout clairement et voir simultanément tous les événements n’est
donné qu’à Dieu…
Le mélancolique vit dans le monde créé et, en tant que tel, il
doit vivre dans et par le temps, fait incompatible avec l’extra-temporalité de
la clairvoyance divine. Le mélancolique désire en vain s’extraire du monde,
comme ce malade qui avait caché sa montre pour ne plus voir le temps qui passe.
Il décrivait son état à son psychiatre comme suit :
« Je pense souvent que je ne suis pas malade mais que j’ai
découvert quelque chose que les autres ne connaissent pas ; j’ai développé
une vision du monde malheureuse à laquelle les autres n’ont pas accès, et
pourtant elle est parfaitement logique, je ne comprends pas comment penser
autrement… Ces pensées et sentiments sont liés à l’angoisse… Du moment qu’on a
eu cette idée, on n’imagine plus pouvoir penser autrement… Si je veux me
suicider, c’est pour me débarrasser de ces pensées, mais j’aime beaucoup la
vie… le pire est que je sais me maîtriser au point que les autres ne remarquent
rien, je peux même être gai et capable de rire. »
Le mélancolique est condamné à un anéantissement constant, son éternité est l’éternité de l’instant présent.
Commentaires
Enregistrer un commentaire