Sutcliffe Jügend

 

Francis Bacon disait, à propos de ce tableau, que le cri qu’il montrait était le plus terrible de toute l’histoire de la peinture et qu’il résonnait encore jusqu’à nous. La traduction du cri en peinture, chant, parole, hurlement, dans l’espace des choses muettes, fut l’objet d’un célèbre débat, à l’initiative de Lessing, dont l’enjeu n’était autre que les possibilités mêmes de la peinture, à propos du Laocoön du Vatican. Le cri est la limite de la peinture, la limite de la représentation : ce n’est pas seulement qu’on ne peut pas voir un son, c’est plus profondément que le son vif, toujours au présent, ne peut être représenté, tout ce qui est de la voix est non-substituable et ne peut qu’être rejoué au présent, d’une interprétation chaque fois renouvelée.

Ce cri retentit sans fin, il emplit tout l’espace de la toile et dans cette saturation même, dans cet empire universel, couvrant tout, absorbant tous les sons, les paroles, les bruits, aspirant l’air, il devient silencieux et c’est alors qu’il devient terrifiant, que le cauchemar est complet : il est muet. Elle hurle, elle hurle, on n’entend rien. Elle ouvre la bouche, s’égosille, aucun son ne sort, elle reste figée dans ce cri atrocement muet. On n’entend rien, on n’entend que cela : le cri de toute l’humanité, son silence assourdissant.

Vincent Delecroix : La loi du chaos 

Commentaires