N’en faites pas tout un plat


Pris sur Public Domain Review. Lustucru : des têtes coupées aux œufs frais par Jé Wilson, traduction de l’anglais par Nedotykomka.

En 1659, parut au royaume de France un almanach où figurait l’estampe d’une cour de forgeron remplie de têtes de femmes coupées. Ces albums aussi bon marché qu’éphémères constituaient une lecture populaire partout en Europe : astrologues, Diafoirus et autres bonimenteurs se chargeaient de leur rédaction et généralement, ces publications finissaient vite en emballages ou en chiffes destinées à être recyclées en papier. Dans l’album de 1659, dont l’original est perdu, figurait pour la première fois un personnage du nom de Lustucru : un maître de forge devenu chirurgien du cerveau ou « opérateur céphalique. » 

Les représentations nous le montrent au centre d’un trio de maréchaux-ferrants, le marteau levé sur la tête d’une femme qu’il immobilise en la pinçant avec des tenailles. A l’arrière-plan d’autres têtes coupées attendent leur tour, accrochées à des esses de boucher. A l’arrière-plan gauche, deux hommes traînent une femme encore indemne vers la forge et la légende dit : « Par pitié, laissez-moi. » Dans le coin supérieur gauche, une enseigne à l’effigie d’une autre décapitée proclame : « Une femme sans tête : tout en est bon. » Au cas où le lecteur n’aurait toujours pas compris, un paragraphe encourage les maris à présenter leur compagne acariâtre chez « l’opérateur céphalique » qui martèlera leur cerveau sur l’enclume avant de le tremper pour le purger de toute sa limaille, scories et autres impuretés. Qu’on se le dise : toute personne du beau sexe à l’esprit par trop indépendant recevra un traitement adéquat. 

Satire et humour noir : ce mélange explosif connut un vif succès dès sa publication. Des placards furent imprimés à grand tirage et indépendamment de leur support initial pour répondre à la demande en France, mais aussi en Allemagne et en Italie. Dès 1660, des almanachs entiers se consacrèrent à Lustucru, le forgeron céphalique. Bientôt, le personnage apparut au théâtre dans des comédies, puis dans des poèmes et son visage figura sur des pièces de monnaie ou des jetons. « L’eusses-tu cru, on peut guérir la tête d’une femme ? » Vers 1659, dans ses Historiettes, Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) établit la généalogie du personnage — dont l’inventeur reste anonyme —, qui trouverait son origine dans une caricature de l’affaire Langey. 

L’Affaire Langey (1659) avait défrayé la chronique pendant deux ans et le verdict suscita une foule de rumeurs. Le Marquis de Langey, alors âgé de trente et un ans, fut traîné devant les tribunaux par sa femme, Marie de Saint-Simon, qu’il ne parvenait pas à honorer. A l’époque de leur mariage, elle n’avait que quatorze ans et après six ans d’une vie conjugale calamiteuse, elle entendait bien retrouver sa liberté. Les deux parties furent contraintes à subir des examens médicaux humiliants et lors d’un second procès, après des heures de vérifications, le Marquis ne parvint à convaincre un jury composé de dix docteurs et de cinq matrones. Sa femme obtint le divorce. [Le marquis, pour sa part, se remariera avec Diane de Montault de Navailles et aura des enfants. Comme quoi...] 

Horrifié — ou amusé, on ne sait — par les prétentions de la jeune épouse insatisfaite, un artiste anonyme inventa une méthode non pour guérir le marquis… mais sa femme ! Il lui suffirait de passer à la forge pour lui remettre les idées en place, pour la transformer en une créature soumise et complaisante qui aurait perdu son toupet. Lustucru serait-il le symptôme d’une angoisse grandissante en France à partir du milieu du 17e siècle ? En effet, la gent féminine commençait à s’émanciper dans le domaine artistique, au point que Molière leur consacra une comédie en 1659 : « Les Précieuses ridicules » pour stigmatiser les péronnelles, les coquettes et autres bas-bleus. Du coup, d’autres pièces suivirent mettant en scène à la fois les Précieuses et Lustucru — sans pour autant passer à la postérité. 

L’année de parution de l’Almanach Lustucru fut aussi celle d’une étrange fiction spéculative, publiée anonymement, et intitulée « Épigone, histoire du siècle futur » dans laquelle une race d’Amazones pudibondes privilégiaient « la vie de l’esprit » et rendaient ainsi la vie insupportable aux gentilshommes. Une fois vaincue, la reine des Amazones se voit d’abord lobotomisée, puis décapitée pour faire bonne mesure. Progressivement, à mesure que se développait la peur d’une emprise féminine, la violence symbolique changeait de camp et bientôt, sur les estampes des almanachs, les instruments du pauvre Lustucru échouèrent en d’autres mains. 

Des chromos nous le présentent la tête écrasée sous les cris des bacchantes : « Débarrassons le monde de l’ennemi de notre sexe : frappons-le cent fois et démembrons-le avant de brandir sa tête en guise de trophée et preuve de notre courage. » Le message est clair : si les femmes joignent leurs forces, c’en sera fini de nous. « Si vous ne venez pas à mon secours, demain, votre tour viendra » s’exclame Lustucru-Dionysos avant de succomber. 

Ce déplacement symbolique en annonçait un autre. Progressivement, Lustucru se mit à représenter la colère des gueux envers la monarchie. En 1662, des jacqueries se produisirent dans le Boulonnais : les paysans se révoltaient contre l’augmentation des impôts imposée par Louis XIV et leur soulèvement reçut le nom de « Révolte des Lustucrus », les intéressés se désignant eux-mêmes par ce patronyme. Au fil des siècles, la violence primitive et sexuelle du personnage allait s’estomper pour se réduire à une sorte de croquemitaine, un géant folklorique qui inspirait des berceuses. 

Entendez-vous dans la plaine 
Ce bruit venant jusqu’à nous ? 
On dirait un bruit de chaînes 
Se traînant sur les cailloux 
C’est le grand Lustucru qui passe 
Qui repasse, et s’en ira 
Emportant dans sa besace 
Tous les petits gars qui ne dorment pas 

Des moutards aux matous… Au début du dix-neuvième siècle, le nom de Lustucru réapparaît dans la célèbre comptine de la Mère Michel. Le thème du chat volé, cuit et servi en ragoût annonce le motif alimentaire que nous connaissons aujourd’hui, mais ce n’est qu’au début du vingtième siècle, en 1910, que Lustucru devint une marque de pâtes au logo en forme d’échiquier bleu et blanc : le « Pèr’ Lustucru », un sympathique bonhomme à tête d’œuf. Cette représentation naquit en 1911 à la suite d’un concours organisé à Grenoble par la fabrique de pâtes locales, Cartier-Million, qui souhaitait rajeunir sa marque. 

Pourquoi le nom Lustucru ? D’après les annales de la firme, un des illustrateurs qui avait remporté le concours, Jean-Louis Forain, se serait mis à chanter la célèbre berceuse lors du banquet de remise des prix. Cette manifestation d’enthousiasme, pour le moins saugrenue, n’en inspira pas moins les propriétaires de la fabrique. Sans doute le patronyme de Lustucru leur évoquait-il des souvenirs d’enfance au lieu d’un chat bouilli dans une marmite, comme dans la comptine de la Mère Michel. En tout cas, c’est la preuve que le nom de Lustucru ne suscitait plus ni effroi, ni malaise et qu’il exprimait plutôt une forme de nostalgie régressive. 

D’une brute misogyne et psychopathe, émanation d’une angoisse et d’une frustration masculines, le nouveau Lustucru s’était métamorphosé, près de deux siècles et demi plus tard, en une sorte de Lucullus du pauvre : désormais, il incarnerait la figure tutélaire du plat le plus familier et le plus aimé de tous — à présent, rien ne rappellerait son ancien rôle de tortionnaire, hormis peut-être les œufs dans son panier qui ressemblaient vaguement à des têtes de femmes décapitées. L’eussiez-vous cru ? Se non è vero, è bene trovato.

Commentaires