À contre-temps


Le langage est une machine spatio-temporelle par Timothy Kennett, traduction de l’anglais par Nedotykomka, all rights reserved. 

« Le temps s’envole moins qu’il ne perd de sa pertinence » (Thomas Pynchon) 

Si un jour vous avez l’occasion de visiter le plateau de l’Altiplano dans les Andes et de discuter avec des Amérindiens Aymaras, vous découvrirez les joies de la conversation avec un des rares peuples au monde qui voyage dans le temps sans même s’en rendre compte. La grammaire Aymara, se représente le temps et l’espace différemment de la plupart des langues : le passé est représenté devant le locuteur et l’avenir derrière lui, sans doute parce que le passé est connu, donc encore visible dans le présent, alors que l’avenir nous est scellé et donc invisible. Pour les Aymara, chaque pas dans l’avenir s’avance dans le passé, au contraire de nous qui nous nous voyons entrer un peu plus à chaque seconde dans notre futur. 

Dans son livre, « Histoire du voyage dans le temps », le journaliste scientifique américain James Gleick cite la langue Aymara, aujourd’hui en voie d’extinction, comme une des nombreuses machines à explorer le temps construites par l’humanité et dont la plupart ressortent au même domaine : la linguistique et la narration. 

« Le langage est une machine à voyager dans le temps : il fait navette entre le passé et le futur d’un simple changement de conjugaison sans même que nous nous en rendions toujours compte. » Selon Gleick, notre tendance à accorder trop d’importance à nos propres mots entraîne de faux problèmes philosophiques et scientifiques sur le libre-arbitre et la réversibilité du temps — mais cela permet aussi d’écrire des histoires de science-fiction. Les scientifiques eux-mêmes tombent dans ce travers lorsqu’ils surestiment leurs modèles, oubliant qu’il s’agit seulement… de descriptions. « On peut affirmer qu’Einstein a découvert que l’univers est un continuum spatio-temporel à quatre dimensions, mais mieux vaudrait dire, plus modestement, qu’Einstein a découvert un modèle qui permet aux physiciens de tout calculer ou presque, avec une exactitude stupéfiante, mais dans un nombre de domaines limités. Appelons cette découverte espace-temps et rangeons-la dans l’arsenal de nos métaphores. » 

Il ne s’agit pas de dévaloriser le savoir scientifique, ni de prétendre qu’il est faux. Simplement, le langage constitue seulement un outil : nos métaphores pour comprendre le temps nous rendent service, mais employées hors contexte, ces métaphores peuvent produire plus de confusion que de compréhension. C’est particulièrement vrai lorsque nous parlons du temps et du voyage dans le temps. En fait, il s’avère difficile d’imaginer des expériences scientifiques sur ce sujet. Un jour, Stephen Hawking prétendit avoir organisé une soirée d’accueil réservée à d’éventuels voyageurs temporels : il avait envoyé les invitations le lendemain, mais personne n’était venu. D’où sa conclusion : soit le voyage dans le temps est impossible, soit les voyageurs temporels sont asociaux. Hawking était-il sérieux ? Si la littérature représente un piètre laboratoire pour la physique des particules, elle est le domaine de prédilection des machines à voyager dans le temps. On pourrait ainsi remonter loin dans le temps… 

Le philologue allemand Erich Auerbach décrivait L’Odyssée comme « une narration du présent parfait. » Ulysse retourne chez lui incognito, mais sa servante le reconnaît à une cicatrice alors qu’il se livre à ses ablutions. Cette découverte donne lieu à une digression de soixante-dix vers, avec un nombre de détails sur l’enfance d’Ulysse, sur sa personnalité et ses exploits, sur la maison de son grand-père et tout cela au présent de l’indicatif, alors que ces faits relèvent du passé. La cicatrice d’Ulysse nous donne un exemple de passé installé au creux du présent, ce qui est une forme métaphorique de voyage temporel, tout comme, deux millénaires plus tard, la petite madeleine de Proust. 

Dans son essai, James Gleick montre comment le voyage dans le temps apparaît dès l’aube de la fiction occidentale, voire dans la prophétie où les époques s’enchevêtrent — dans l’Apocalypse de Jean, différents moments ont lieu simultanément sans qu’il soit question d’un déplacement de l’apôtre dans l’espace — et il arrive qu’une narration mentionne elle-même les distorsions temporelles qu’elle fait subir au récit, comme dans cette scène du Conte d’hiver de Shakespeare, à la scène 1 de l’acte IV, lorsque le Temps en personne déclare : « Ne me faites pas un crime à moi, ni à la rapidité de mon vol, si je glisse sur l'espace de seize années, laissant ce vaste intervalle dans l'oubli : puisqu'il est en mon pouvoir de renverser les lois, et de créer et d'anéantir une coutume dans l'espace d'une des heures dont je suis le père, laissez-moi être encore ce que j'étais avant que les usages anciens ou modernes fussent établis. » 

Ce soliloque de quelques minutes couvre une période de seize ans. Le Temps s’envole à tire-d’aile, avec le public suspendu dans ses serres, avant de le déposer précautionneusement, quelque part en Bohème et de poursuivre son intrigue — facétie d’une époque où les chaînes de Chronos étaient tissées d’une matière plus subtile, plus légère. 

« À l’époque de Shakespeare, écrit Gleick, personne ne se demandait à quoi ressemblerait l’avenir : il était indissociable du présent et le seul exotisme se trouvait dans des îles lointaines ou dans des forêts enchantées. Quant à l’avenir, il appartenait aux devins et se limitait à des questions personnelles, à des questions de maladies, de naissances, de découverte de trésors. Vais-je tuer mon père par erreur en le rencontrant à un carrefour ? Mais l’avenir de la société n’était pas en jeu car le monde que les gens imaginaient pour leurs enfants ressemblerait à celui qu’ils recevraient de leurs parents et les générations se succédaient sans trop se différencier. Personne ne demandait à un oracle de décrire des scènes de la vie future. Si les sociétés connaissaient un âge d’or et une apocalypse, entre les deux, il ne se passait pas grand-chose. À partir du 19e siècle, au contraire, l’avenir se transforma d’une manière qualitative par rapport au présent : l’avenir devenait synonyme de nouvelles technologies, de nouvelles manières de s’habiller, de se nourrir, et même d’autres systèmes politiques. » 

Selon Virigina Woolf, la psychologie humaine subit une brusque transformation en décembre 1910, lorsque Herbert George Wells publia La machine à explorer le temps, inaugurant ainsi une nouvelle ère narrative. En effet, jusque-là, pour se déplacer dans le temps, il suffisait d’un coup sur la tête — comme dans Un Yankee à la cour du roi Arthur par Mark Twain (1889) — ou de tomber endormi — comme dans Rip Van Winkle de Washington Irving (1819) — et ensuite, en reprenant conscience, le protagoniste s’apercevait qu’il avait atterri dans le passé ou que le temps avait filé dans notre sommeil. Wells opérait une transformation importante : il introduisait la volonté d’un explorateur qui construisait une machine et d’une certaine manière, il spatialisait le temps. Seule la technologie, donc l’hybris prométhéen, parviendrait à réaliser cette ambition — bien que Wells recourut lui aussi au « truc » de l’endormissement dans Quand le dormeur s’éveillera. (1910) 

La révolution industrielle et l’idée d’un progrès, d’une amélioration constante, du moins d’un accroissement de la production de biens, impliquait un futur radicalement différent du présent, tout comme les changements de paradigme des sciences naturelles, notamment dans le domaine de la géologie, avec les découvertes de Charles Lyell (1830-1833), un des premiers scientifiques à démontrer que l’histoire de notre planète était beaucoup plus longue que ce qu’on croyait, tout comme les transformations qu’elle avait subie. Dans le domaine de la physique, les principes de la thermodynamique menèrent à la formulation de la loi de l’entropie selon laquelle le soleil s’éteindrait un jour. Dès 1862, Lord Kelvin tentait de prédire quand exactement le soleil aurait épuisé toute son énergie. Enfin, les théories de Darwin exercèrent également leur influence sur Wells et son monde futur, peuplé des Morlocks, lointains descendants des ouvriers — ce qui en dit long sur le mépris de classe du « socialisme. » 

Avec la technologie, le temps semblait presque se matérialiser, devenir malléable, pliable selon les horaires des trains et des télégraphes. En 1884, la standardisation des fuseaux horaires démontrait à quel point le temps était arbitraire et pouvait être redéfini selon les besoins. Vers la même époque, le photographe anglais Edward Muybridge conçut un appareil qui découpait le mouvement en une succession de clichés. Si le temps pouvait être ralenti, pourquoi ne pas chercher à l’accélérer ou à sauter par-dessus ses séquences, voire l’annihiler complètement. 

Qu’en est-il du voyage dans le temps aujourd’hui ? Dans « Contre-jour » (2006), Thomas Pynchon, décrit un groupe de jeunes pionniers éternellement jeunes qui assistent à une conférence dans une université perdue du Midwest avant que leur professeur ne les emmène hors du campus pour traverser la cour d’un ferrailleur : « Bardaf ! Wells à la ferraille, vociféra le Professeur, tandis qu’ils arpentaient les bords d’une fosse remplie à ras-bords par des carcasses de machines à voyager dans le temps dont les flancs portaient encore les traces de décharges énergétiques — ces épaves formaient un amoncellement de corrosion, la plupart rendues méconnaissables par leur séjour dans les flots du temps, cet océan invisible qu’elles avaient prétendu dompter… Vers quelle terre promise leurs pilotes s’imaginaient-ils faire route, embarquant ainsi leur équipage vers un destin de rouille et de désastre ? » 

Passage ô combien révélateur… Toute l’ironie du voyage dans le temps, c’est qu’il est le produit d’une époque, comme tout ce qui existe sur cette terre. Si nous sommes désormais plus méfiants envers la technologie — du moins, nous savons qu’elle peut entraîner des catastrophes irréversibles, donc annuler l’écoulement du temps — nous avons désormais tendance, avec les réseaux sociaux et l’internet, à nous focaliser sur l’instant présent, sur la simultanéité. Comme le disait James G. Ballard : « Le futur a cessé d’exister, le présent l’a dévoré tout entier. Nous avons annexé l’avenir au présent qui semble curieusement renfermer tous les chemins en lui-même.» 

Pour sa part, William Gibson, l’inventeur du cyberespace, écrit dans son roman « Identification des schémas » (2003) : « Imaginer un avenir dans ses moindres détails représente un luxe d’une époque révolue, lorsque le présent possédait encore une durée plus sensible, plus prégnante. Aujourd’hui, nous n’avons plus d’avenir parce que notre présent est beaucoup trop volatile. L’hyper-modernité, pour autant qu’elle existe, consiste en une submersion par la simultanéité. Dans un univers de simulation, il ne reste plus beaucoup de temps pour spéculer sur l’avenir. » 

Dans son essai, James Gleick consacre plusieurs pages à l’écrivain de SF sino-américain Ted Chiang : dans sa nouvelle « L’histoire de ta vie », adaptée au cinéma par Denis Villeneuve, Chiang imagine le premier contact de l’humanité avec une intelligence extraterrestre, une civilisation qui n’est pas sans évoquer les Amérindiens Aymaras cités au début de cet article. En effet, les Aliens en question, dont la morphologie correspond à des structures heptapodes, s’expriment dans un langage qui leur permet de manifester à la fois le présent, le futur et le passé — un thème déjà exploré par Ian Watson dans L’Enchâssement. (1973) 

Passé le premier choc, les xéno-biologistes comprennent que cette grammaire est la technologie qu’ils offrent en gage d’amitié à l’espèce humaine. La linguiste qui décode leur idiome parvient à son tour à se souvenir de son avenir et le tour de force de Chiang est de construire son histoire de telle manière à ce que le lecteur comprenne progressivement le point de vue de la narratrice qui mêle les différentes époques de sa vie et qui se souvient déjà de la mort de sa petite fille alors que celle-ci n’est encore qu’un bébé, puis une adolescente. Un peu comme la cicatrice d’Ulysse qui renferme une belle histoire, le passé dans le présent, mais aussi la morsure de la nostalgie, en l’occurrence, la « nostalgie du possible » — Sehnsucht en allemand —, la nostalgie d’un avenir qui ne sera pas, qui ne sera plus, à moins que…

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