Royaume de l'Agarttha


Pris sur New Dawn. L’Agarttha dévoilée : l’exhumation du royaume souterrain, par Joscelyn Godwin, traduction de l’anglais par Nedotykomka, tous droits réservés.

En 1884, l’occultiste français Saint-Yves d’Alveydre (1842-1909) décida d’apprendre le sanskrit. Il venait de publier son œuvre définitive sur l’histoire secrète du monde, « Mission des Juifs » et il souhaitait approfondir ses connaissances des langes sacrées qui, croyait-il fermement, cachaient des secrets décisifs. L’hébreu lui en avait déjà révélé beaucoup et à présent, il était temps de s’atteler au sanskrit, langue encore plus ancienne et à l’origine de toutes les parlers indo-européens. 

Le professeur de sanskrit de Saint-Yves s’était lui-même baptisé Hardji Scharipf : un personnage d’origines douteuses, entouré de diverses rumeurs. Né le 25 décembre 1828, il aurait quitté l’Inde après la révolte de 1857 et il se serait installé en France, au port du Havre comme vendeur d’oiseaux et professeur de langues orientales. Cependant, son identité pourrait n’avoir été qu’un pseudonyme : il était peut-être d’origine afghane, certains le qualifiant de Prince. Quelle que soit sa biographie, les manuscrits de la Bibliothèque de la Sorbonne démontrent que Hardji était un professeur rigoureux et érudit. C’est lui qui fut à l’origine de deux énigmes irrésolues à ce jour : le royaume souterrain de l’Agarttha et sa langue secrète. 

Trois fois par semaine, Hardji se rendait dans la luxueuse demeure de Saint-Yves avec une leçon-modèle de grammaire et des extraits de classiques sanskrit. Saint-Yves, élève zélé, se passionnait de plus en plus pour les mystérieuses allusions de Hardji, en particulier depuis que ce dernier s’était présenté comme Professeur et Sage de la Grande Ecole de l’Agarttha. 

Saint-Yves dut le presser de questions sur cette mystérieuse école et il se pourrait qu’il ait rencontré ce nom dans les récits d’aventures et de voyages de l’historien Louis Jacolliot. Ce dernier évoquait un endroit appelé « Asgartha », la soi-disant ville sacrée des prêtres-rois de l’Inde, les « Brahmatras. » Cet endroit existe-t-il vraiment ? Hardji semblait le croire, tout comme il croyait que ses habitants s’exprimaient dans une langue appelée le Vattan, ou le Vattanien, langue-mère de l’humanité et qui disposait d’une écriture propre. Pour un linguiste et un chercheur d’absolu, une telle découverte s’avérait particulièrement exaltante. 


Le jour de Noël 1885, lorsque Saint-Yves demanda à Hardji d’écrire son propre nom en caractères vattaniens, le gourou s’exécuta au verso d’une feuille d’exercice avec une ironie désabusée : « J’exauce votre plus ardent désir, mais décidément, vous n’êtes pas encore prêt pour le vattan. Hâtez-vous lentement. » Plus tard, il apprit sans doute l’alphabet vattanien à Saint-Yves, ainsi que les arcanes de ses 22 lettres que Saint-Yves devait associer à l’alphabet hébreu, qui possède également 22 caractères, mais aussi avec le zodiaque et les symboles des planètes. 

Progressivement, l'intérêt de Saint-Yves se déplaça du sanskrit vers une forme d’hermétisme voire d’herméneutique sauvage. Sur l’approbation de Hardji, il enlumina un splendide manuscrit rouge et or qui contenait des invocations, des sceaux, des motifs alphabétiques, des arabesques inspirées du sanskrit et du vattanien, ainsi qu’une liste de noms védiques ou bibliques cryptés en « raphaélien. » En outre, on trouvait aussi : 80 symboles védiques illustrant une cosmogenèse ; la signification du zodiaque codée dans les symboles des différentes maisons ; les liens entre ces symboles et les noms des anges ainsi qu’avec la langue vatanienne, sanskrite, hébraïque et autres alphabets hermétiques ; des exercices respiratoires pour l’écoute du Son intérieur M afin de réaliser des voyages astraux ; des notes sur les propriétés des végétaux et des recettes alchimiques. 

Et ce n’était pas tout. Sans que son professeur ne le sache, Saint-Yves rédigeait déjà un autre livre : « Le Royaume de l’Agarttha : un voyage au centre de la Terre. » Influence de l’orientalisme ? Peu vraisemblable. En tout cas, en 1886, le livre était terminé, prêt pour l’imprimeur et envoyé à son éditeur habituel, Calmann-Lévy. 

Pour le dire brutalement, ce livre déterre le mythe de l’Agarthha. Ainsi, le lecteur apprendra qu’il existe une contrée secrète quelque part à l’Est, sous la surface de la Terre, où une population de plusieurs millions d’habitants est dirigée par un Souverain Pontife nommé le Brahtmah, avec ses deux collègues, le Mahatma et le Mahanga. D’après Saint-Yves, ce royaume disparut sous la surface de la planète pour se dissimuler de l’espèce humaine au commencement du Kali Yuga, notre époque actuelle, ou l’âge sombre selon la chronologie hindoue. Selon Saint-Yves, cet enfouissement remonterait à environ 3200 ans av. J.-C. 

L’Agarttha bénéficiait d’une technologie hautement avancée par rapport à celle de l’Occident de l’époque : éclairage au gaz, chemins de fer, et transport aérien. Le gouvernement idéal qui y régnait se nommait la « Synarchie », un mode d’organisation que les races émergées avait perdu depuis le schisme de l’Empire universel, survenu au 4e siècle avant notre ère et que Moïse, Jésus, sans oublier Saint-Yves, avaient tenté de restaurer — ce thème apparaissait déjà dans « Mission des Juifs. » De temps à autre, l’Agarttha envoyait des émissaires en surface pour diffuser leur savoir de perfection. 

Non seulement les découvertes les plus modernes, mais aussi la totalité de la sagesse ancestrale figurent parmi les collections des gigantesques bibliothèques de l’Agarttha, gravées dans la pierre, en caractères vattaniens. Parmi ces secrets se trouvent ceux des liens entre le corps et l’esprit et comment entrer en contact avec les âmes des morts. Lorsque notre monde adoptera à son tour un gouvernement synarchique, les temps seront mûrs pour que l’Agarttha se révèle au monde entier, pour parachever notre évolution spirituelle. Afin d’accélérer ce processus, dans son livre, Saint-Yves inclut des lettres ouvertes à la Reine d’Angleterre, au Tsar Alexandre III ainsi qu’au Pape Léon XIII, une correspondance dans laquelle il les invite à se joindre à son fabuleux projet. 

Le plus étrange dans ce livre tient encore de la posture de Saint-Yves : au lieu de se présenter comme un digne représentant de l’Agarttha, il reconnaît n’être qu’un espion. Sa dédicace, signée de son nom en caractères vattaniens, inspirée par Hardji, s’adresse au Souverain Pontife auquel il explique en long et en large à quel point son Excellence s’étonnera à la lecture de cet ouvrage : en effet, comment un simple mortel a-t-il pu contempler les sanctuaires les plus cachés de ce royaume souterrain ? Saint-Yves se proclame « auto-initié » et comme aucun vœu de secret ne le retient, on peut estimer que, passé le choc de la révélation, le Brahatmah reconnaîtra le bienfait de sa mission humanitaire. 

Mais comment Saint-Yves a-t-il obtenu toutes ces informations ? Dans son premier livre, « Les Clefs de l’Orient » (1877), il rapportait avec l’autorité d’un témoin authentique tous les phénomènes psychiques qui accompagnent la naissance, la mort, et l’individuation sexuée. Apparemment, Saint-Yves avait étendu son spectre de vision… ça et là, il nous donne des aperçus de ses méthodes. Il nous détaille par exemple comment les initiés de l’Agarttha voyagent dans l’astral lorsque leur corps est plongé dans le sommeil : du coup, on comprend mieux les exercices yogiques contenus dans son livre. Ensuite, il nous livre un fragment d’une discussion entre occultistes, où il déclare au métapsychiste Alfred Erny, le 16 août 1896 qu’il… 

« … a parlé à Papus et à Stanislas de Guaïta, sans leur révéler ce qu’ils voulaient savoir : comment sortir en astral et regagner son corps. C’est très dangereux : je ne voudrais pas vous donner une arme chargée dont vous pourriez mésuser. Un magnétiseur court moins de dangers en se dupliquant dans l’astral parce qu’il possède un meilleur entraînement. Si vous sortez de votre corps, un autre esprit malfaisant peut vous remplacer tandis que vous errez dans l’astral. » 

Aussitôt le livre était-il empaqueté pour les librairies que Saint-Yves décida de racheter les exemplaires pour les détruire : un seul aurait survécu. Après la mort de Saint-Yves, Papus en hérita avant de le publier pour de bon en 1910, sous une forme caviardée et sous le patronage d’un groupe de disciples nommé « Les Amis de Saint-Yves. » Des décennies plus tard, il s’avérerait que l’imprimeur, Lahure, avait subtilisé un exemplaire de plus. Feu Jean Saunier, biographe et spécialiste de Saint-Yves, s’en servit pour établir une édition complète qui parut en 1981 et qui fut également traduite en anglais. 

Quelles que fussent les raisons de l’attitude d’Alveydre, il resta fidèle à son intuition initiale. Dans un poème épique, « Jeanne d’Arc victorieuse » (1890), il continue de mentionner l’Agarttha et ses dirigeants. En 1896, lors d’une discussion avec Erny, il maintenait qu’il existait une « Université secrète et supérieure, présidée par un Ethiopien » — autre affirmation présente dans son livre. Enfin, il cite à nouveau l’Agarttha dans son chef-d’œuvre tardif « L’Archéomètre. » 

Après la catastrophe de la Première Guerre mondiale, le nom de l’Agarttha tomba dans l’oubli, tout comme celui de Saint-Yves. Mais en 1922, Ferdinand Ossendowski, un « scientifique » polonais, (1876-1945) publia son carnet de voyage en Asie centrale, à la suite de la Révolution russe. Alors qu’il se trouvait en Mongole, Ossendowski entendit parler d’un royaume souterrain de 800.000.000 âmes : l’Agharti, sous la triple autorité spirituelle de « Brahtyma, le roi du monde », « Mahytma » et « Mahynga » et où la langue véhiculaire se nommait le vattanien. Le livre d’Ossendowski se termine sur une note dramatique, avec la prophétie du soulèvement du peuple souterrain de « l’Aghardi » qui se répandra sur la surface du globe… en 2029 ! Cette prophétie était attribuée au Roi du Monde, apparu aux lamas en 1890. Le Roi du Monde leur aurait également prédit 50 années de guerre et de misère, suivies de 71 années de bonheur sous l’égide des trois grands royaumes, puis une nouvelle période de guerre de 18 années, avant qu’enfin les hommes de l’Agartha ne surgissent de leurs cavernes. 

Tout lecteur objectif s’en apercevra : dans les trois chapitres qu’il consacre à l’Agarttha, Ossendowski reprend les grandes lignes du livre d’Alveydre, y compris les détails les plus invraisemblables. Il s’agit donc d’une fiction bien ficelée, avec une bonne dose de plagiat où l’auteur prend le soin de modifier la graphie des toponymes pour suggérer au lecteur qu’il puisait à d’autres sources indépendantes. Une accusation qu’Ossendowski rejeta avec indignation. Quand il rencontra René Guénon (1886-1951) il déclara que, faute d’avoir consigné ses expériences par écrit, jour après jour dans son journal, il aurait eu l’impression que tout se réduisait à un songe. Heureusement, il avait ramené certains artefacts avec lui — « Mais, ajoutait-il, j’aurais préféré que ne fût qu’un rêve. » 

En 1908, le jeune Guénon prit part à une séance d’écriture automatique au cours de laquelle il reçut des informations relatives à l’Agarttha, sans pour autant que l’entité contactée ne décline son identité. Cette communication relança son intérêt. En 1925, Guénon s’interrogea sur les parallèles étonnants entre les écrits de Saint-Yves et le témoignage d’Ossendowski dont il n’y avait, selon lui, aucune raison de douter. Deux ans plus tard, Guénon prit le problème à bras-le-corps. Dans son ouvrage le plus controversé, « Le Roi du monde », il déclare : « Indépendamment des preuves présentées par Ossendowski, nous savons par d’autres sources que de telles histoires sont extrêmement répandues en Mongolie et en Asie centrale, de sorte que les différentes traditions de la plupart des peuples se rejoignent. » 

Vers la fin de son livre, Guénon ébauche une réponse à la question : l’Agarttha existe-t-elle réellement ? Sa localisation souterraine est-elle purement symbolique ? Pour Guénon, l’histoire et la géographie, outre leur factualité, revêtent un aspect symbolique, tout aussi réel, et qui leur confère une signification supérieure et finalement, plus vraie. Prudemment, Guénon n’évacue pas une Agarttha géographique : si des archéologues découvraient une cité souterraine, cela ne ferait que corroborer une réalité supérieure et symbolique dont il n’y a, de toute façon, aucun lieu de douter. 

Marco Pallis (1895-1985), voyageur, traducteur de Guénon et spécialiste du Bouddhisme, entreprit des recherches sur le récit d’Ossendowski. Grâce à ses contacts avec des autorités spirituelles haut placées dans le monde hindou, tibétain et mongol, il parvint à rencontrer un des derniers lamas qui avait dirigé le monastère qu’Ossendowski avait visité. Le lama ne voulut rien entendre du Roi du Monde ou de l’Agarttha qui n’entretenaient, selon lui, aucun lien avec aucune tradition ou légende locale. D’autre part, il déclara que les faibles connaissances d’Ossendowski en langue mongole ne lui aurait jamais permis de comprendre quoi que ce soit. Des connaissances hindoues de Pallis rejetèrent également les prétendues sources sanskrites de l’Agarttha et il fallut bien se rendre à l’évidence que Guénon avait gobé les élucubrations de Saint-Yves et qu’il avait commis une grave erreur en colportant à son tour de tels racontars. 

Dès novembre 1924, Ossendowski lui-même s’était rétracté lorsqu’un groupe d’intellectuels et d’experts authentiques l’invita à une petite discussion. Face à cet aréopage, Ossendowski reconnut que son récit n’était qu’une « œuvre littéraire » sans prétention scientifique, ce qu’il confirma par courrier à la Royal Geographical Society. Peu importe : son livre avait sorti le mythe des cénacles ésotéristes et le mythe menait à présent une vie autonome. Souvent confondu avec le Shambhala, le centre spirituel du bouddhisme tibétain, l’Agarttha devint un thème récurrent de l’occultisme de bas étage. 

En laissant de côté Ossendowski, les deux seuls « témoins » originels qui évoquèrent l’Agarttha furent d’une part Louis Jacolliot qui situait son existence dans le lointain passé brahmanique et d’autre part, le mystérieux Hardji pour qui il s’agissait d’une école secrète de pensée initiatique. Jusqu’à preuve du contraire, mon hypothèse de travail est que l’Agarttha faisait partie d’une mythologie autour d’un obscur courant de l’hindouisme qui ne refit surface en Occident qu’aux deux occasions mentionnées ci-dessus. 

Saint-Yves se laissa subjuguer par les allusions de son maître en sanskrit et décida ensuite de recourir au vol astral pour explorer plus profondément l’Agarttha, d’où cette utopie underground gardée par un Souverain Pontife, qui serait le Grand Maître spirituel du Monde. D’où proviennent de telles visions, que nous révèlent-elles d’un point de vue ontologique? 

Certains prétendent que le plan astral — celui que parcourent les psychonautes — comprend de nombreux domaines et degrés de complexité, perceptibles aux seuls clairvoyants, mais les formes adoptées par sa topographie varient en fonction de la culture et des espoirs des individus. Ainsi, il se trouve des psychonautes qui parcourent les travées de la bibliothèque d’Alexandrie, alors que d’autres suivent les canaux de l’Atlantide, autant d’endroits disparus. D’autres encore pérégrinent dans des lieux toujours existants, mais inaccessibles, comme l’Himalaya. Qu’importe le décor en comparaison des trésors philosophiques et de l’émerveillement qu’y puisent ces étonnants voyageurs. Néanmoins, il arrive que l’attention de ces derniers se fixe sur des détails incongrus dont ils finissent par surestimer l’importance. Ainsi, Saint-Yves, persuadé d’avoir visité les domaines du guide spirituel suprême, écrivit-il des histoires de tortues à quatre yeux, d’hommes à la langue fourchue, de yogis en lévitation, avant de finir par envoyer des lettres pleines d’emphase à la Reine d’Angleterre, au Tsar et au Pape. 

Pour ma part, je veux bien admettre que Saint-Yves ait vu certaines choses lors d’états de conscience modifiés. Cependant, comme beaucoup d’autres adeptes de tels voyages immobiles, il ne parvint pas à canaliser ses impressions, ni à produire un témoignage convaincant, en passant ses expérience au crible du doute raisonnable, d’où une erreur classique chez les occultistes que l’on pourrait qualifier de « réalisme déplacé. » 

Pourtant, son livre manifeste un sens du merveilleux, du « bigger-than-life », très loin des clichés de la littérature médiumnique. En fait, la bizarrerie de son imaginaire égale presque les fictions d’H.P. Lovecraft ou de Jorge Luis Borges, bien que pour sa part, dans un accès d’orgueil insubmersible, Saint-Yves préférait se comparer au prophète Ezéchiel ou à l’Apocalypticien. Un tel cas d’école nous rappelle que le monde est décidément un endroit très étrange, dont bien des recoins demeurent inexplorés, et qui contient sans doute encore beaucoup d'énigmes pour tous ceux qui arpentent sa surface. 

Commentaires