Pris sur Public Domain Review. Monsieur Catastrophe par Carl Abbott, traduction de l'anglais par Nedotytomka.
La splendide civilisation atlantéenne s’enfonça à jamais sous les flots en février 1882, plus précisément lorsque l'excentrique romancier américain Ignatius Donnelly publia Atlantis : monde antédiluvien, le premier volume d’une trilogie sur les catastrophes légendaires. Le livre rencontra un succès immédiat et continua à être lu pendant plusieurs décennies. L’accueil du public et de la critique furent unanimes, au point que le célèbre critique W.E. Gladstone délaissa même la question Irlandaise pour écrire, enthousiaste, une lettre de quatre pages à Ignatius Donnelly.
1882 fut une année trouble : quelques mois plus tôt, le Président James Garfield venait de périr sous les balles. En seize ans, c’était déjà le deuxième président assassiné en plein exercice. D’autre part, la récession frappait l’économie de plein fouet et le pays se remettait difficilement de la Guerre Civile qui avait pris fin en 1865. En particulier les fermiers du Minnesota où vivait Donnelly traversaient une période difficile. En septembre, 30.000 ouvriers marchèrent sur New York pour la première célébration du Premier Mai en commémoration de la grève des chemins de fer, écrasée dans la violence, cinq ans auparavant.
Evoquer l’Atlantide pouvait constituer une échappatoire, à plus forte raison présentée sous forme pseudo-scientifique, mais le mythe de la perte de l’Âge d’or trouvait des résonances plus profondes. Pour Donnelly, l’Atlantide était un miroir de la société américaine : l’urbanisation, l’industrialisation et l’accumulation de richesse avaient signé la fin de la société agraire du Sud et l’effacement de « l’ultime frontière. »
Pour Donnelly, fermier malchanceux, politicien raté, le rêve américain tournait au cauchemar : « le pays des chances illimitées » avait failli à ses promesses. D'autre part, comme Donnelly avait mauvais caractère, sa carrière d’avocat à Philadelphie tourna court et il perdit une partie de sa clientèle. En 1858, après la fermeture de son cabinet, il revint sur ses terres natales du Minnesota, région qui venait tout juste d’être reconnue comme Etat à part entière. Vers cette époque, Donnelly se lança dans la spéculation foncière : il ambitionnait de transformer Nininger City, un site en déshérence, en une enclave portuaire de première importance, à quelques kilomètres de Saint Paul, la capitale. Hélas, peu répondirent à l’appel ; les lecteurs de Dickens se souviendront de Martin Chuzzlewit (1844) et de sa quête infructueuse d’Eden, la vallée du Mississipi s’avérant très loin des mirobolantes publicités.
Sans se décourager, Donnelly s’enrôla sur les listes du Parti Républicain et parvint à se faire élire gouverneur du Minnesota à l’âge de 28 ans seulement. Il siégea pendant trois mandats entre 1863 et 1868, mais comme il n’était pas du genre à garder sa langue en poche, il rompit avec son parti qu’il estimait trop conservateur et vaincu, il retourna dans son manoir désolé de Nininger où il lança un journal anti-monopolistique, tout en cherchant à créer un troisième parti, entre les Républicains et les Démocrates. Là aussi, ses tentatives échouèrent.
Deux décennies de vaches maigres infléchirent ses pensées dans un sens funeste. En tant que journaliste, il couvrit la guerre du Dakota en 1862, lorsque les tribus Sioux se révoltèrent contre les envahisseurs, à l’ouest du Minnesota, en particulier dans la ville de New Ulm. Les horreurs de la guerre, qu’il décrivit avec une certaine complaisance et probablement avec exagération, éveillèrent en lui une nouvelle vocation. Donnelly allait se spécialiser dans les récits de destruction de villes, de civilisations, et bientôt, de continents entiers.
Atlantis fut suivi de Ragnarok : l’âge du feu et des décombres (1883) puis de La colonne de César (1890) une histoire de science-fiction que les éditeurs mainstream refusèrent au motif qu’ils la trouvaient « dangereusement subversive. » La prédilection de Donnelly pour l’apocalyptique s’exprimait dans un registre littéraire assez médiocre : à quoi bon forger un style nouveau pour décrire de vieilles catastrophes recensées dans n’importe quelle mythologie ?
« Qu’il suffise de quelques heures pour détruire, dans d’atroces convulsions, un pays et la totalité de sa population dont les glorieux ancêtres furent les gardiens d’une civilisation ancestrale, voilà qui ne peut qu’impressionner tous les esprits et projeter une ombre funèbre sur toute l’histoire de l’humanité. Tournons-nous vers les Hébreux, les Aryens, les Phéniciens, les Grecs, les Cuschites, les Amérindiens et partout, nous rencontrerons les mêmes mythes diluviens et partout, ces traditions nous indiquent le chemin de la ruine d’Atlantis. »
Avec son roman suivant, Ragnarok, Donnelly se hissait à un niveau cosmique : la catastrophe venait de l’espace sous l’aspect d’une comète qui, en frôlant notre globe, soulevait un tourbillon de sable, de poussière et de terre qui devait empoisonner à jamais l’atmosphère — Le Tourbillon était le titre initial du roman. Au contraire de ses contemporains Louis Agassiz ou Charles Lyell qui prenaient le soin de doser leurs effets en présentant une extinction graduelle, chez Donnelly, tout se produisait en une rapidité éclair ; il faut dire qu’il rédigeait son texte à l’arraché, sans prendre la peine de se relire.
Si Atlantis avait été un best-seller, grâce auquel il engrangea assez de bénéfices pour continuer, la suite fut quelque peu différente. Après des débuts prometteurs, les ventes de Ragnarok stagnèrent puis se tarirent au bout de quelques semaines et la critique tant littéraire que scientifique éreinta Donnelly, au point que son éditeur renonça à assurer la publicité. E.L. Youmans, le rédacteur en chef de la célèbre revue de vulgarisation scientifique Popular Science Monthly balaya Ragnarok du revers de la main : « un tissu d’absurdités. » Toutefois, ce roman devait inspirer les théories fumeuses d’Immanuel Velikovsky dans son livre Mondes en collision, paru en 1950. De son côté, Donnelly, l’homme des plaines, aggrava sa situation en maudissant New-York sur tous les toits : « cette ville grondante et grouillante, ce vortex vampirique qui absorbe les forces d’une humanité querelleuse.»
Bourrelé de ressentiment, Donnelly s’attaqua au monde scientifique américain qu’il considérait comme « de pompeux perroquets, tout juste bons à répéter les dogmes des experts européens au lieu de produire des idées neuves et de manifester un peu de créativité. » Dans son journal, il notait : « Aucun scientifique américain ne s’ouvrira à la pensée américaine, à moins de recevoir l’autorisation de l’étranger. »
Il tenta à nouveau sa chance avec un essai historique qui tentait de démontrer que Francis Bacon était le véritable auteur du Henri IV de Shakespeare. Douche froide, là aussi. « Mes livres sont des échecs, ma carrière politique dans le noir » se lamentait-il en juillet 1888. Quelques mois plus tard, sa cyclothymie se retrouve en phase ascendante et il se lance à corps perdu dans la campagne électorale… qu’il perd, alors qu’il croyait la victoire assurée et il inscrit son nom parmi la longue liste des candidats malheureux au Sénat américain.
Après ce second échec politique, Donnelly reprend l’écriture. Si Ragnarok se terminait sur une critique virulente du capitalisme et de l'utopie d’un Wall Street paradisiaque où les millionnaires occupent les premières loges, La Colonne de César, publiée en avril 1890 par un obscur éditeur de Chicago après avoir été refusée par tous les autres, remporte enfin le succès. 60.000 exemplaires en neuf mois ! Trois éditions successives… Traductions en allemand, suédois et norvégien !
Ce nouveau roman est une dystopie qui se déroule dans les années 1980 et dans laquelle les Etats-Unis sombrent dans le chaos de la lutte des classes. Le Massacre de Haymarket Square (1886) était encore frais dans les mémoires quand Donnelly rédigeait son livre, tout comme la Commune de Paris qui avait également inspiré un auteur américain, Charles Loring Brace avec The Dangerous Classes of New York (1872), ouvrage parfaitement réactionnaire où il déclarait : « Que la loi abaisse son glaive une seule saison, que l’influence civilisatrice américaine retombe et les classes dangereuses mettront la ville à feu et à sang. »
La Colonne de César s’apparente à une proto-science-fiction et recourt au trope de l’étranger, en l’occurrence Gabriel Weinstein, un négociant en coton, venu de la pacifique société ougandaise et qui explore New York à bord d’un avion, en adressant des lettres à sa famille restée au foyer. Métro sous verre, journaux télévisés, électricité illimitée grâce aux aurores boréales… New-York présente une civilisation hautement avancée, mais profondément divisée. Par hasard, le protagoniste rencontre un certain Max Pelton, membre de la Fraternité de la Destruction, qui lui explique les inégalités engendrées par l’iniquité de l’oligarchie qui dirige les Etats-Unis.
Quelques années plus tard, Jack London décrirait un mouvement de résistance analogue dans Le Talon de fer (1908), roman imprégné de socialisme et enraciné dans les luttes ouvrières, mais qui, lui aussi, constitue une semi-réussite. Les révolutionnaires de Donnelly forment une sorte de Lumpenprolétariat, plus sentimental qu’intellectuel, une mafia plutôt qu’une organisation politique cohérente. César Lomelini, l’organisateur de la fraternité, est à moitié italien et à moitié Américain, ce qui, dans l’imaginaire racial de l’époque, passe pour synonyme d’une férocité quasi animale. En effet, la Fraternité renverse l’oligarchie mais au prix d’un bain de sang et d’un chaos généralisé. Confronté au problème de l’élimination de 10.000 cadavres, Lomelini a une inspiration :
— Brûlez-les tous, dit César.
— Impossible, répondit l’homme, il faudrait mettre le feu à la ville entière pour y arriver, les corps sont trop nombreux.
— Entassez-les sur un bûcher, dit César.
— Non, ça ne prendra pas, l’odeur serait insupportable, et puis, il y a la pollution et les risques de maladies.
César trépignait, nous regardant d’un œil glauque. Soudain, une idée germa sous son crâne monstrueux, une idée aussi démoniaque que son cerveau. « Eurêka » s’exclama-t-il. « Faites-en une pyramide, déversez du béton dessus et que ce tombeau commémore à jamais notre glorieuse victoire. Hurrah !
Tandis que la révolution embrase New York, le héros s’échappe à bord d’un aéroplane à destination des vertes collines ougandaises où hommes et femmes ont la chance de connaître une société équitable et juste — on peut y voir la transposition des pionniers du Far-West et des pères fondateurs, une colonie blanche telle que Donnelly la rêvait dans le Minnesota.
La Colonne de César fut le sommet de son œuvre littéraire, après quoi il continua à écrire pendant une décennie sous une forme à la fois allégorique et politique. En 1900, il se porta candidat à la vice-présidence sur le ticket du Parti Populiste, mais ne reçut qu’un nombre dérisoire de votes. Aujourd’hui, le prolifique Ignatius Donnelly serait un excellent bloggeur qui élucubrerait de vastes conspirations, tout en tweetant de sinistres prophéties sur le krach systémique qui nous attend. De ce point de vue, c’est peut-être une chance pour nous qu’il soit resté un homme du dix-neuvième siècle qui devait se contenter de griffonner sur du papier, avec une plume trempée dans des idées noires.

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