Cité des Asphyxiés


Pris sur The Public Domain Review. Air vicié, pollution, péché et science-fiction chez William Delisle Hay par Brett Beasley, traduction de l’anglais par Psychose blanche.

« A peine puis-je trouver les mots pour exprimer la terreur et l’effroi des scènes dont je fus témoin… Là où la veille encore le pouls de Londres battait la chamade, précipitant des flots de vie et de joie à travers le crépuscule, il ne subsistait que les traces du désastre. Nous avions pénétré au cœur même de l’horreur… »

Ainsi finit le monde, pas sur un boum, mais sur un spasme bronchique. C’est du moins ce qu’imagine William Delisle Hay (1853-?) dans son roman paru en 1880 : « The Doom of the Great City », La Métropole Maudite, ou comment la totalité de la population londonienne périt par asphyxie, étouffée sous un dôme de suie. Cette apocalypse nous est contée par l’unique survivant qui, soixante ans plus tard, se souvient de ces atroces journées : « Ce fut le pire cataclysme que la Terre ait jamais subi. » 

Ce roman fut fraîchement reçu par le lectorat de la fin de l’ère victorienne, avant de sombrer dans l’oubli. Pourtant, nos problèmes sociaux et environnementaux semblent déjà contenus dans les pages de cet étrange petit ouvrage, comme lorsqu’il évoque le péril atmosphérique suspendu au-dessus des têtes des londoniens, une menace que ces derniers considèrent comme un phénomène habituel, sans se préoccuper de ses causes, ni de chercher à infléchir la tendance. 

Avant de considérer Hay comme un écologiste avant la lettre, il faut examiner d’autres aspects de son livre. L’histoire ne suit pas les critères de narration habituels de la science-fiction et appartient à un registre que Brian Stableford qualifiait de « clinquants récits de crime et châtiment. » En effet, le narrateur hésite constamment entre une explication médicale et une leçon de morale. Ainsi, lorsqu’il se souvient de l’époque des derniers jours où « le temps avait été exécrable, détruisant des récoltes entières » il précise dans le même paragraphe que « la prostitution s’étendait comme une lèpre tandis que la Vertu baissait la tête, mortellement touchée et agonisait, car le mal s’insinuait partout. » 

Son narrateur n’hésite pas à se proclamer prophète et tel un Jérémie des temps modernes, il décrit la City comme « infestée des péchés de la Création, pourrie jusqu’à la moelle. » Dans une diatribe d’une vingtaine de pages, il établit, non sans contradiction le catalogue des vices urbains tels que l’impécuniosité, l’avarice, la corruption, l’hédonisme et bien sûr, la vanité féminine qu’il fustige particulièrement. Les classes sociales n’échappent pas à son courroux : il dénonce en vrac les commerçants, les aristocrates, les amateurs de théâtre, les vieux et les jeunes. A ses yeux, Londres est, pour citer Léon Bloy, « une Atlantide submergée d’ordures. » 

La pollution s’expliquerait-elle à la fois par des causes matérielles et morales ? Que sommes-nous en train de lire ? Un récit d’anticipation dystopique ou un pamphlet d’inspiration bigote et insupportablement victorienne ? Hay ne s’inclut dans aucun des groupes qu’il fustige, ce qui rend ses prophéties d’autant plus suspectes. Et vous, que faisiez-vous pendant ce temps ? 

Pour répondre, il nous faut d’abord établir une définition de la science-fiction. Selon la formule de Rod Sterling, le producteur de la série La Quatrième dimension : « la science-fiction, c’est l’invraisemblable rendu vraisemblable. » Si Hay se basait sur des données scientifiques sans pour autant parvenir à les rendre crédibles, son contemporain, Frederick A. R. Russell  avait établi une corrélation entre les décès par déficience respiratoire et les plaintes relatives aux nappes de brouillard industriel. Néanmoins, les précurseurs de Hay considéraient le « fog » comme une nuisance passagère. L’attitude du grand public pouvait même s’accompagner d’une certaine tendresse, comme cette tolérance que d’aucuns éprouvent envers un horrible doudou dont ils refusent de se séparer. 

Pour composer sa fiction, il fallait donc que Hay inventât une raison plausible à une surmortalité qui ne toucherait pas uniquement les malades mais toute la population métropolitaine ; c’est ici qu’intervient le « spasme bronchique. » En tant que scientifique et mycologue, Hay se montre précis : lorsque son protagoniste s’interroge sur ses chances de survie en fuyant la ville pour la campagne, il se tourne vers l’autorité médicale, un certain Wilton Forrester. Ce dernier « dispense son précieux savoir » — emphase victorienne. 

« Les bronches et les vaisseaux pulmonaires des patients se ramifient en une structure noircie de mucus et leur décès survient à la suite d’un spasme brutal qui culmine en une crise d’asphyxie lorsque leurs poumons ne parviennent plus à assurer l’effort nécessaire à l’évacuation de la suie accumulée en quantités létales. » 

Hay pousse le réalisme jusqu’à inclure des notes en bas de page qui exposent le point de vue d’une médecine encore marquée par la notion de « germe ». Sa méthode manque de subtilité et vise surtout à persuader ses lecteurs de la véracité du propos, ce qui n’allait pas de soi à une époque où l’émergence de la technologie moderne ne s’embarrassait pas de santé publique. Au travers des canevas de la science-fiction, Hay poursuit donc bel et bien une finalité politique : rendre l’invraisemblable vraisemblable, pour changer les mentalités. 

En fait, Hay s’inscrit dans la continuité du mouvement prophylactique selon lequel les miasmes propageaient les maladies. L’air vicié ou putride pouvait provenir de cadavres en décomposition ou de déchets organiques, mais il flottait aussi au-dessus des foyers pauvres, il planait aux abords des fosses d’aisances et des égouts, il rampait depuis les étangs d’eau stagnante, mais il pouvait aussi s’échapper par le suintement insidieux des nappes phréatiques qui s’étendaient sous les villes. 

Plus généralement, à l’époque de Hay, les miasmes désignaient toutes les mauvaises odeurs. Les travaux d’Edwin Chadwick sur les conditions hygiéniques de la classe ouvrière constituent une véritable anthologie, un Odorama avant la lettre. Exhalaisons méphitiques, vapeurs pestilentielles, gaz toxiques, remugles de décomposition : autant de facteurs qui déclenchent des épidémies de typhus et de choléra. Pour Chadwick, la solution résidait obligatoirement dans une réforme complète des normes sanitaires. L’école prophylactique préconisait une médecine sociale basée sur un régime diététique et des programmes d’éducation civique. Bien que les « prophylacticiens » fussent des racistes et des bureaucrates, ils parvinrent à mobiliser une volonté politique, en recourant à des formules-chocs telles que : « Toute odeur est morbide. » 

Néanmoins, quand Hay rédige son histoire, l’école miasmatique perd de son influence au profit de la théorie des germes qui s’impose à partir de la Grande Infection, survenue à Paris en 1880. D’après cette théorie, les épidémies sont provoquées par des micro-organismes qui n’entretiennent aucun rapport avec les miasmes, ni avec la qualité de l’air. La putridité et les mauvaises odeurs ne pouvaient suffire à entraîner une « panique sensorielle » comme on le croyait encore à l’époque de la Grande Infection de Londres, en 1858. 

Le scénario-catastrophe de Hay ne semble pas au clair. Adhère-t-il à la théorie miasmatique ou à celle des germes ? Le personnage du Docteur Forrester cite avec ironie un article de journal : « Nous émettons l’hypothèse que des reflux d’égout, ou une variété d’effluves analogues, ont empoisonné l’air, ce qui a déclenché l’épidémie fatale. » L’ironie de Forrester prouve qu’il ne croit moins aux miasmes qu’à la théorie des germes. Toutefois, dans un autre passage, il soutient l’avis opposé : « Je ne vois qu’une seule manière d’expliquer la nature létale du Fog — en dehors de sa lente propagation de germes toxiques et contagieux — le spasme bronchique. » 

Dans cette nosographie, peu convaincante il faut l’admettre, les germes apparaissent comme un facteur secondaire. Cependant, cette concession permet à Hay de conserver l’ancienne théorie des miasmes, bien qu’il la présente plutôt comme une suffocation mécanique. La fiction se déplace du champ médical au champ anthropologique, à la perception sociale d’un danger aussi vague que menaçant. Dans son œuvre pionnière, « Purity and Danger », l’anthropologue Mary Douglas écrit : « L’impureté, les déchets, la saleté sont nécessairement les sous-produits d’un système de classification. Toute classification procède par exclusion pour mieux intégrer les éléments que la société reconnaît légitimes. La conjuration de l’impureté permet à toute société de renforcer ses liens au moyen d’un système symbolique que nous pouvons qualifier de morale. » 

Ce déplacement symbolique nous ramène au roman de Hay qui atteint son paroxysme lorsque son protagoniste pénètre un théâtre illuminé par un éclairage au gaz et où le public gît figé dans une rigidité cadavérique collective. 

« D’un coup d’œil, j’aperçus tout l’intérieur de l’édifice : les lampadaires brûlaient toujours, ils jetaient une lueur glauque sur la scène déserte, encore plus brillante que la nuit précédente, mais aussi sur le public. Non, ce n’était plus un public, mais un charnier. MORTS, ils étaient tous morts… sous les lumières blafardes, figés dans les positions où le fléau les avait trouvés, certains assis, d’autres couchés, parfois vautrés à travers les allées et sur les praticables en une catastrophe pétrifiée : riches et pauvres, jeunes et vieux, toutes classes ou qualités confondues, sens dessus dessous, les yeux grands ouverts, leurs membres tordus selon d’impossibles postures qui composaient l’horrible récit silencieux d’une agonie sur le coup de minuit. »

« Lorsque les rites échouent à conjurer l’impureté, écrit l’anthropologue Mary Douglas, plus rien n’est en ordre et de ce chaos montent les puissances de l’Informe ; ce n’est qu’au prix d’une désintégration totale que l’Informe atteint un point de retournement à partir duquel émergeront de nouvelles structures. Dans son essai sur les mythes du déluge, Mircea Eliade écrivait : « Tout se dissout, chaque forme se brise, le cours normal des choses s’interrompt et rien ne survit à la plongée dans le tourbillon, pas un signe, pas un être, ni un événement. La submersion est l’équivalent cosmique de la mort individuelle, un processus de dissolution périodique au terme duquel la purification s’accomplit au sein des eaux originelles… L’eau cosmique balaie, chasse le passé et restaure, fût-ce pour un instant, la pleine possibilité de l’aube. »

En somme, si le roman de Hay continue à nous émouvoir, c’est moins par sa vraisemblance scientifique — à vrai dire limitée — que par la forme et les archétypes auxquels il recourt. Fallait-il pour autant introduire de l’apocalyptique dans un plaidoyer écologique ? C’est un peu la métaphore de la grenouille qui se laisse bouillir dans la marmite : l’image n’est pas exactement scientifique, pas plus qu’elle ne correspond à la réalité, mais elle a le mérite de parler à notre imagination. Si la prose de Hay nous paraît parfois confuse, elle nous rappelle qu’en-deçà de toute entreprise scientifique se fait entendre un besoin de lien collectif, d’appartenance à un bien commun et ce lien nous pouvons le qualifier de moral — une touche d’horreur peut aussi y aider.

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