Ἀπολλύων


Le clochard se tient au carrefour, sous une pluie battante, comme si les gouttes qui claquent sur le capot de la voiture ne l’atteignaient pas. Il porte une parka militaire, avec un écusson à l’épaule. Une forme allongée repose auprès de ses bottes. Un chien ? Non, une lourde caisse de bois. Quant à son visage, enfoui dans la capuche, tu ne distingues qu’un ovale noirâtre, ses traits sont sculptés dans un bloc de cirage. D’habitude, les clodos tendent une sébile ou poussent un chariot avec une lenteur d’astronaute, en débitant leur histoire et la foule s’écarte sur leur passage ; les pauvres sont les lépreux modernes. 

Mais celui-ci ne fait rien. Bien après, tu te demanderas : « Qu’attendait-il, près de la cimenterie ? » Selon le proverbe, personne ne s’arrête à Fleurzée. On y passe, c’est tout. Les friches composent un décor lugubre où seules quelques enseignes clignotent dans les bourrasques. Pourtant, jadis, des sirènes d’usines ont rythmé la vie. Autrefois, des ouvriers cuirassés d’amiante se sont affairés tels des diablotins auprès des coulées d’acier en fusion. Aujourd’hui, après une série de reconversions ratées, il ne reste que ces squelettes d’industrie, les iguanodons d’un musée. Quand le feu bascule au vert, ton démarrage soulève une trombe de boue. Saleté de climat… Saleté de pays… Le week-end où tu avais la garde de… 

La gamine, assise à l’arrière avec son cartable, suit le vagabond du regard. Malgré le trafic, tu l’entends murmurer : « Au revoir, Monsieur Goudron. » Alice, douze ans, tient sa blondeur de Geneviève. Par contre, elle a hérité de tes yeux, ainsi que de « ton esprit tordu » selon l’acerbe remarque de ton ex. Le divorce a été prononcé voici cinq ans. Incompatibilité d’humeur. C’était bien de s’en apercevoir après autant d’années de vie commune. Elle ne supportait plus ton désordre, ni ton « attitude négative », quel que soit le sens de ce reproche. Devant l’avocat, ta femme a ressorti tes antécédents médicaux : ces vieilles histoires de dépression, de suicides familiaux… La routine. 

Tandis que la Honda file vers Liège, Alice poursuit son récit. Tu l’écoutes à moitié : « Tu sais papa, en classe, il y a un garçon qui s’appelle Phil Parent. Il sent tellement mauvais qu’on l’appelle Phil Puant. Quand la maîtresse demande des groupes, les autres ont peur de toucher ses habits et quand le bus passe devant sa maison, eh ben, des trucs gluants traînent toujours dans la cour. Ma copine Nathalie, elle dit que le papa du puant, c’est un homme de goudron, comme celui du carrefour, tantôt. Paraît qu’ils sortent la nuit, qu’ils mangent dans les poubelles et, des fois, en hiver, ils dévorent des chats tout crus, avec les poils et la queue. Dis papa… Tu sais, toi, comment on devient un homme de goudron ? 

Tu déglutis et les idées noires déferlent. Hum, comment finir en épave ? Rien de plus simple, ma chérie. Avant votre départ, la radio a annoncé une augmentation du chômage. Ils sont de plus en plus nombreux à échouer sous les arches des ponts, après vingt, trente ans dans la même firme. En décembre, la voirie retrouve leurs dépouilles pailletées de givre, ils meurent de froid, de faim, de maladies, autant de proies pour le Moloch médico-légal. Leurs dépouilles sont jetées sur des tables de dissection, des scalpels les ouvrent comme de vulgaires spécimens de vivisecteur, sans prendre la peine de les recoudre. Ensuite, leurs pièces détachées alimentent l’incinérateur de l’hôpital, avec les seringues et les pansements. Fin du parcours… Au fait, ta situation n’est guère reluisante : un C.D.D. qui arrive à échéance et, en plus, tu détestes ce job. Hélas, les factures d’orthodontiste s’entassent avec régularité, sans oublier la pension alimentaire. 

Comment avouer la vérité à une gamine aux dents baguées et au visage picoté de taches de rousseur ? Il suffirait de dire ceci : « Désolé, ma poupée : Papa-Maman t’ont mis au monde dans un pays qui croule. Il te faudra beaucoup de chance pour gagner ta place au soleil, encore plus pour échapper au cancer des poumons, à la drogue dans tes veines ou au viol à la sortie du supermarché, à condition, bien sûr, qu’une épidémie de variole ne décime pas la planète. » En désespoir de cause, tu parviens juste à aligner ces mots : 

— Difficile à expliquer, Alice. Ce soir, ça te dirait de manger des pâtes ? 

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Il y a des portes à ne pas ouvrir. 

Pour lui, c’est trop tard. Jadis, il a porté un nom. Peut-être a-t-il eu un âge, mais aujourd’hui, sa mémoire et son visage ont disparu, rongés par les vapeurs d’acide. L’homme de goudron, plié sous son fardeau, s’éloigne vers les quais, vers le fleuve qui gonfle. Que contient cette caisse qu’il transporte au creux du cou, en s’aidant d’une paluche ? On dirait la cargaison d’un long-courrier revenu d’Orient, une malle d’explorateur, extraite des soutes au moyen d’une grue, transportée de nuit par des dockers, jusqu’ à un hangar, à l’ abri des curieux. 

Comment cet objet aux lattes badigeonnées de poix est-il parvenu entre ces griffes de ramoneur insensibles aux échardes, celles-ci y glissent comme sur le cuir d’un crocodile ? L’homme de goudron murmure un inaudible encouragement… Sa tribu d’adoption survit sur les berges, dans un bidonville assemblé à la sortie d’une canalisation d’égout. Le plus difficile consiste à y maintenir le feu allumé, malgré les courants d’air, les infiltrations dans la voûte. Ensuite, il s’agit de conserver son espace vital, parmi les flaques de vase et la vermine, mais il se méfie aussi de ses congénères, surtout des plus amochés, toujours prêts à vous planter un crochet dans la gorge... et ce n’est pas le pire… 

Dans les niveaux inférieurs où nulle lueur ne sourd des ténèbres, on dit que certains n’ont plus de figure reconnaissable — les Grands Anciens gisent blottis l’un contre l’autre, telles des momies des catacombes, leurs membres empestent la gangrène. Parfois, l’un des dormeurs émerge d’un rêve millénaire, ses phalanges déplient la lame avec laquelle il égorgera une bête ramenée d’en haut, un chat ou un chien errant, comme si ce sacrifice pouvait hâter le retour de… 

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La tête de mort te sourit. 

Alice a dessiné dans la buée des fenêtres. Difficile de reconnaître les héros des dessins animés qu’elle apprécie. Tu effaces l’ardoise magique. Dehors, un polype nocturne descend sur le quartier, les télévisions déversent leur camelote dans les salons, une voiture suit la courbe de la chaussée et tu approches le nez du froid. Brrr… un vrai frigidaire. Où vont les sans-abri lorsque les rues se glacent ? D’après les reportages, dans le métro. Ils s’endorment la joue contre une bouche de chauffage ; les losanges du grillage s’impriment dans leur profil, comme des steaks sur un barbecue. Comme un steak sur un barbecue… Décidément, tes idées prennent un cours funèbre… Lorsque tu ouvres le robinet pour étancher ta soif, la tuyauterie vibre, elle émet un staccato de mitrailleuse et un glaviot gicle dans le siphon. 

— Euurk, mais c’est dégueula… 

Une horreur rose tremblote au fond de la cuvette : un gros lacet, pourvu d’un millier de pattes. Une scolopendre… Le jet s’éclaircit, puis chasse la bestiole vers ces hordes que tu imagines en train de grouiller dans les égouts. « Nous sommes les hommes de goudron » murmures-tu en touillant les spaghettis dans la casserole. La bolognaise mijote dans un caquelon. Depuis le divorce, tes talents culinaires n’ont guère progressé. Heureusement, comme tous les enfants, la gamine raffole des pâtes. Il n’empêche, quand des cloques de tomate éclatent, tu ressens un coup de pompe. Oui, il t’arrive aussi d’avoir les ongles sales. Méfions-nous du Phil Parent qui sommeille. Au fond, tu as toujours été fasciné par les ratés, par tous ces gens qui n’y arrivent pas. Très ordinaire. Les psys appellent ça névrose d’échec et ils prescrivent des… Ah, ébullition des pâtes. Sauvé par le gong. 

— Alice, à table ! 

Pas de réponse. 

Quand sa chambre s’entrouvre doucement, la pièce s’avère déserte hormis des posters de rappeurs. Le silence rend Doc Gynéco et Joey Starr encore plus simiesques. Comment peut-elle aimer des laiderons pareils ? Le lit plié… Les tomes de Harry Potter... Pas un soupir… Bah, elle nous fait une blague. En reculant, tu gardes un œil sur le placard au cas où, comme dans les films d’épouvante, un maniaque armé d’un couteau en surgirait : « Très bien, Alice. Je mangerai tout seul. Dire qu’il y avait une mousse au chocolat pour dessert. » Malgré leur désinvolture, ces paroles sonnent faux. Les murs gagnent en épaisseur, en netteté hallucinatoire. Tout à coup, une pensée te rattrape… Les tomates ? Zut, couper le gaz ! Brancher la hotte… Chasser la fumée au-dessus du caquelon. 

Quand l’atmosphère se dégage dans la kitchenette, tu pousses un cri étranglé. En bas, dans la rue, un lampadaire jette un cône jaunâtre sur une jupe plissée. Bien qu’il pleuve à verses, l’enfant reste aussi raide qu’un piquet, encerclée par les ricochets dans les flaques. Ses cheveux brunissent en deux couettes lamentables — on dirait le pelage d’un animal noyé. Dehors, tes foulées paniquées émettent des aspirations : l’eau du monde s’infiltre par tes semelles. Quel vent ! Ses rafales pourraient allonger un boxeur dans les feuilles… Au bout de la perspective, le réverbère luit tel le phare d’un port et sous ce lumignon, l’immobilité du lutin te nargue. Allons, encore un effort… 

Quand tes mains se referment sur le corps d’Alice, tu ne peux refréner ta colère. « Qu’est-ce que tu fiches, hein ? » En fait, tes imprécations n’ont pas cessé durant tout le marathon. Du coup, votre manège inquiète la populace : les façades s’illuminent comme un échiquier qui perd progressivement ses cases noires. Qu’importe... La frêle ossature d’Alice grelotte contre la breloque de ton cœur. Est-ce la pluie qui trouble ton regard ? Au lieu de lui promettre une torgnole, tu pleurniches de soulagement, tu embrasses son front perlé : « M’enfin, pourquoi es-tu sortie par ce temps ? J’ai eu peur, moi. » Bras dessus dessous, vous regagnez la maison où les spaghettis achèvent leur décomposition. Sa réponse te parvient entre deux éternuements. « Mais Papa, sanglote Alice… Monsieur Goudron m’avait dit de l’attendre là. » 

Tu crois voir une forme au coin de la rue. 

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De même qu’on ne doit pas ouvrir certaines portes, il existe des lignes à ne pas franchir ; sur l’autoroute, par exemple. Ainsi, environ toutes les cent bornes, des crêpes grises, laminées par les bolides, prouvent que des animaux ont tenté de traverser. 

L’asphalte a digéré certaines charognes tandis que d’autres, encore pourvues d’une anatomie, ouvrent une gueule aux yeux exorbités, étonnées de semer leurs entrailles. Et lui ? Pourquoi erre-t-il dans cette désolation, avec pour unique possession un colis emballé dans une grossière toile de jute ? L’épouvantail serre ce paquet contre son ventre avec une obscène démarche de parturiente. Comme tous ceux de sa bitumeuse espèce, il porte des chiffes superposées en guise de vêtements. Sa mine demeure indéchiffrable sous son bonnet de marin ; d’ailleurs, a-t-il un visage ? 

Sans se soucier des avertisseurs, le barbu longe les graffitis des parois d’isolation. Sa bouche sans dents ni lèvres mâchonne des déchets, jetés par les vacanciers, récupérés sur l’asphalte — à la belle saison, des ray-ban le dévisagent du haut de rutilants autocars — EN ROUTE VERS LA COSTA DEL SOL… TOUS VERS LE SOLE… Même lorsque des gosses lui adressent un salut, l’homme de goudron ne regrette rien de sa vie antérieure, sauf ses chaussures, désintégrées sur les gravillons. À présent, il ne sent plus ses orteils et, tandis qu’il avance, ses yeux révulsés cherchent le soleil comme une boussole. Il apporte un cadeau de la plus haute importance à ses frères de guenilles — un paquet dont l’origine constitue une saga à elle seule. 

Si un observateur l’examinait de plus près, il devinerait un suintement de lumière à travers les fibres, comme si le sac contenait des organismes phosphorescents, puisés dans les profondeurs de l’océan ; à la nuit tombée, cette brillance métamorphose son porteur en feu follet. Combien sont-ils en ce moment, à converger sur les routes, tels de sinistres rois mages ? Des milliers, peut-être… À qui se destinent ces cadeaux ? À condition de tendre l’oreille, chacun pourrait percevoir les ouï-dire qui s’amplifient parmi les tribus du goudron : des voix sépulcrales chantent dans les caves, sous les ponts, dans les usines désaffectées aussi. Des voix qui répètent ce message… 

ATTENTION… RÉUNISSEZ-VOUS… LES TEMPS SONT PROCHES… 

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« Bah, une mauvaise grippe. Elle s’en remettra. » 

Joël allume une cigarette tout en conduisant à travers les rues assiégées par les sacs-poubelles. Tes inquiétudes le laissent indifférent. Dimanche soir, en reconduisant Alice chez sa mère, elle avait le teint blême à part deux lunes roses sur les pommettes. Ses lèvres brûlantes ont collé un baiser sur ta barbe, puis tu as observé sa chevelure blonde qui rapetissait sur le sentier. Elle s’est retournée, t’adressant un geste — d’adieu, qui sait ? Une ampoule a cligné sous le porche et l’énorme villa l’a engloutie. Le nouvel ami de Geneviève est un ingénieur, un franc-maçon pété de thunes. Comme s’il lisait dans tes pensées, Joël aspire une bouffée avant de balancer le mégot par la vitre : « Les femmes ont horreur des losers. Bon, on y est… » 

Il parque la camionnette à l’entrée du dépotoir : une butte de béton, ceinturée de barbelés et percée d’excavations. Ensuite, les vantaux du van coulissent sur des caisses. Une bibliothèque communale liquide ses archives. Dans le genre, vous avez connu pire : les fosses septiques à déboucher à la main, le boa constrictor dans la cuvette des waters, sans oublier une vieille connaissance : le suicidé dont les jambes coincent la porte d’une chambre d’hôtel. Pendant que vous débarquez les sales vieux bouquins, Joël raconte son anecdote favorite. Bien que tu la connaisses par cœur et malgré tes doutes sur sa véracité, tu fais mine d’écouter : 

« Ce soir-là, vers minuit quart, la centrale nous appelle parce qu’un paquet suspect traînait sur l’autoroute, à la hauteur de Liège : une bâche… un pneu de tracteur. Quand on s’est pointé, on s’est rendu compte que… Bon, le mec était bourré, il avait été fauché par un camion sur la berme centrale. Les bagnoles passaient dessus sans ralentir. Le pire, c’était l’aspect du cadavre. Enfin, ce qu’il en restait… traîné sur plusieurs mètres. Son tronc était mazouté, ouais. Seul le blanc de l’œil reluisait. Fallait le ramener au bord et presto. On glandouille à mi-parcours quand… ZOUF ! Juste le temps de gueuler… Un triangle noir me patafiole... Quand j’ai relevé le nez, le grand Tony chialait : « Plus jamais ça, bordel. » 

« On a repris le macchab par les pieds. En arrivant à la camionnette, eh ben… plus de tête. Emportée par c’t’e putain de semi-remorque. J’en cauchemarde encore. Surtout les feux rouges qui… Allez, jette ça dans la fosse ! » 

Ton faix choit avec une explosion de poussière. Des corbeaux virevoltent au-dessus de vos casquettes et la sueur creuse des rigoles sur le visage de Joël. Malgré les douches et le savon, cette nuit encore, vous emporterez le dépotoir sous les couvertures. Tu voudrais parler, mais un détail te frappe. Vous n’êtes pas seuls sur ce myxome de bitume. Trois personnages inspectent le contenu des DÉCHETS MÉNAGERS. Hommes ou femmes ? Impossible à déterminer : leurs faces sont aussi noires que si du napalm avait soufflé dessus. Pendant que le plus costaud des trois tente d’extraire un réfrigérateur, les deux autres vous adressent des signes — de l’acier scintille là où leurs doigts devraient commencer. On dirait des prothèses, enchâssées aux mitaines — des crocs de boucher ? 

Joël s’éponge le front : « Des connaissances à toi ? » Tu hoches négativement la tête, vous repartez vers la camionnette. Sans savoir pourquoi, tu es soulagé d’entendre le ronron du moteur. Ton collègue sort un clope qu’il embouche : 

— T’as pas entendu ? Ils t’appelaient par ton nom. 

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— Fouchtra, encore raté !


Le cyclope, habitué aux souillures, demeure immobile sous le ciel, telle une antenne de chair destinée à capter les émissions d’un autre monde : l’univers du goudron. Ses naseaux hument l’air saturé de fumerolles ; pas de doute, un incendie ravage un entrepôt. Cette scène lointaine mais désirable lui inspire des notes pour un futur Traité des Ordures. Dans sa vie antérieure, il était peut-être écrivain, poète, fonctionnaire… Les caquètements du puîné interrompent ses cogitations : « Oh, un zoli cadeau » En gloussant, il hisse un grille-pain sur sa canne à pêche. Tandis qu’il s’esclaffe, les ciseaux de l’aîné découpent un patron. Ensuite, avec d’infinies précautions, comme s’il s’agissait d’un mort-né, ses mitaines déposent le toaster dans un réceptacle dont les pliages dessinent une improbable figure géométrique — une offrande au Maître.

Avant d’agrafer les rabats, les trois affreux ruminent une parodie de cérémonial, en prévision de la future réunion des tribus. Les trois frères aiment à se considérer comme les exécuteurs des hautes œuvres. Depuis combien de siècles hantent-ils le dépotoir, titubant sous l’ombre de tours constituées de boîtes qu’ils remplissent jour après jour avec leurs trouvailles ? Les Dieux eux-mêmes l’ignorent. 

Voici qu’une manne exceptionnelle leur est parvenue. Par un matin de novembre, un camion bâché de noir, immatriculé en Ukraine, a déversé son chargement puis, sans plus de formalité, est reparti derrière l’horizon. Son conducteur n’avait même pas pris de ticket — il ne souhaitait pas être vu, encore un de ces pollueurs qui profitent de la nuit pour vidanger ses cuves… 

D’où provenaient ces barres, de plusieurs kilos chacune, emballées dans des étuis de plomb ? Les merdicoles les traînèrent à grand-peine dans leur cahute, afin de mieux les examiner, comme des Harpagons penchés sur leur magot. Peut-être en tireraient-ils un bon prix ? Depuis cette nuit, une violente lueur jaune illumine le hublot de leur taudis. Leurs réjouissances ont quelque chose de funèbre et de terrible… Nul doute que la cargaison annonce un événement d’une gravité sans précédent. Toutes les forces occultes doivent se coaliser afin de… 

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BIENVENUE IN THE ZONE 

DOOM… DOOM… Les mots de néons clignotent dans la nuit du dancing. Des cobras de décibels s’enroulent le long des chevilles des noctambules, réveillant des chakras oubliés. À cet instant, tu comprends que c'était une mauvaise idée. Pourtant, ton collègue Joël a réussi l’épreuve des videurs qui trient les faciès. DOOM… DOOM… 

Le cœur d’un dragon palpite, à moins qu’il s’agisse de techno. Que se passe-t-il sous la coupole du dancing ? Des stroboscopes illuminent une piste de danse où se trémoussent de jeunes célibataires des deux sexes, spécialement venus de province afin de trouver l’âme sœur. Tu zippes le blouson au ras du menton. Rencontrer un être humain de plus ou de moins ? Aucune importance… Lundi, en rentrant du boulot, Geneviève a laissé un message si véhément que le répondeur a failli disjoncter. Alice a passé la journée au lit, avec quarante de fièvre. Comment as-tu pu l’abandonner sous l’averse, avec presque rien dans l’estomac ? Décidément, tu fais un bien mauvais père. Les juges, l’assistante sociale reverront ton dossier. Cette fois, c’est du sérieux, tu pourrais bien ne jamais la revoir… 

Sur le parking, un curieux roulis agite certaines carrosseries dont on devine les occupants, emberlificotés sur la banquette arrière. Un visage se colle au carreau. « Une photo, connard ? » Tu ne remarques rien, trop préoccupé par une montée d’angoisse. En fait, tous les véhicules se ressemblent dans l’obscurité… il y en a des centaines, garés en épis. Flûte, où as-tu parqué la Honda ? Décidément, ces derniers temps, tu as la tête ailleurs : une fatigue provoquée par ces rêves stupides qui plombent tes nuits, des cauchemars que tu oublies dès la réouverture de tes paupières. 

À mesure que tu t’éloignes, la techno se réduit à un chuchotis, puis à une épaisse nappe de silence, parasitée par la déploration du vent. Les maisons se transforment en troupeaux de bêtes courtes sur pattes. Quelques lucioles peinent à éclairer cette route qu’aucun véhicule ne parcourt, comme c’est étrange. Tes jambes, animées d’un mouvement autonome, se fraient un passage vers des murailles aussi denses qu’un océan de mazout. Les pics d’un canyon hérissent les lointains jusqu’aux étoiles. Hum, la voiture est sûrement par ici. Lorsque tes baskets trébuchent contre une bosse, tu chutes dans une couche molle, à la senteur âcre. 

Une fois que tu as retrouvé un semblant d’aplomb, tes mains guirlandées d’épluchures rencontrent une poignée — non, pas celle d’une portière ! Des doigts dévissent un couvercle qui bascule avec fracas. Des loques adhèrent à ta peau… Quelque chose grouille sous ton nez… un magma qui dégage une puanteur atroce… comme le jour où, chez tes parents, vous avez retrouvé un chat sous la citerne… les orbites dilatées… la gueule remplie d’asticots… Lorsque ton visage s’enfonce dans la poubelle, une bouche se met à hurler. 

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Quel cauchemar, n’est-ce pas ? 

Minuit quart. Une soif atroce dans la cuisine. Tout à l’heure, en reprenant connaissance au lit, ton corps était accoutré d’une salopette, ses godillots reposaient sur la courtepointe et leurs talons poissaient les draps. Depuis combien de temps as-tu perdu l’habitude de te doucher ? Pourquoi dormir ainsi, tel un nomade sur le qui-vive ? Pourquoi restes-tu dans le noir, comme si la lumière blessait tes yeux ? Dans la cuisine, quand tes phalanges triturent le robinet, il n’en sort qu’un jus noirâtre qui mousse dans le verre. Grâce au clair de lune, on distingue des filaments qui tournent sur eux-mêmes — on dirait une forme de vie primitive, issue du sous-sol. Telles sont tes réflexions quand tu LE vois par la fenêtre, accoté au réverbère où Alice a attrapé la grippe. 

Malgré l’éloignement, tu reconnais l’écusson de sa parka, ainsi que les moufles qui gainent ses paluches. Le visiteur te dévisage… Enfin, c’est un bien grand mot… Où reste sa tête ? En effet, on dirait que son cou s’arrête au-dessus des épaules… Un globule de ténèbres lui tient lieu de face ; la nuit scotomise un masque là où des traits devraient s’ouvrir. Des connaissances à toi ? À l’instant où l’histoire de Joël te revient — le cadavre défiguré sur l’autoroute —, l’homme de la cimenterie esquisse un signe — d'amtié, va savoir ? Machinalement, comme si vous étiez des jumeaux télépathes, tu reproduis ce geste de l’autre côté de la fenêtre. Votre simultanéité a de quoi troubler. Lequel des deux es-tu ? Et d’ailleurs, est-ce réellement toi qui parles lorsque ces syllabes franchissent des lèvres ? 

« À ta santé, camarade. » 

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Jamais on n’a vu tel tohu-bohu dans les égouts. 

Des cierges, volés dans les églises, collent aux voûtes afin d’éclairer la cérémonie. Des tribus entières se blottissent sur le promenoir, d’autres patientent à bord de radeaux de fortune qui dérivent dans le purin, parmi des îlots de rats qui piaillent d’impatience. Quant aux squatteurs, habitués à l’altitude, ils s’accrochent au moyen de cordages, liés autour de la taille, fixés à des poulies qui retroussent leurs hardes sur des véroles, des syphilis, des moignons, des scrofules, ou sur des prothèses orthopédiques dont les plaques métalliques lancent des éclairs dans la pénombre. 

Une ombre attire tous les regards. Juché sur un bidon, en haut d’une estrade, celui qu’on appelle Abaddon le Prophète rajuste un bandeau sur son orbite. Un prélart enveloppe son corps aux os apparents ; lorsqu’il écarte les bras, cette bâche se tend comme des ailes d’un ptérodactyle et les flammes du souterrain tremblent sur leurs mèches d’amadou. 

L’univers goudron n’a plus de secret pour le Prophète Abaddon. Il se souvient de l’époque archi-lointaine, quand ses frères portaient des noms d’hommes. Il a fréquenté les niveaux inférieurs, où les Grands Anciens replient l’espace noir sur leurs songes. Il porte les stigmates des épouvantables soleils de l’en deçà : leurs rayons ont ratatiné son visage, désormais couvert de pustules, comme si les dieux l’avaient sculpté dans la pierre ponce. D’un œil de poisson crevé, le Prophète contemple la parade de ses troupes — leurs griffes serrent des piques, des couteaux, des manches de hache ; certains, équipés de cartouchières, gardent l’index sur la détente d’un fusil. Un murmure rompt le silence lorsque le maître soulève un mystérieux objet… 

Il s’agit d’une barre métallique, aussi lourde qu’un lingot, épaisse de plusieurs pouces, longue de soixante centimètres. Elle irradie une lueur dont le spectre ne correspond à rien de connu dans les coursives du sous-sol, hormis peut-être les yeux phosphorescents des chats sauvages. D’une voix forte mais éraillée, Abaddon harangue l’armée en guenilles : « MES FRÈRES, VOICI L’OFFRANDE AU MESSIE... APPELEZ-LE AVEC MOI ! » À ces mots, les milliers de corps ne forment plus qu’une seule masse, agitée d’un frémissement d’unicellulaire ; au rythme d’une étrange marée, des formes à peine humaines dansent dans les tunnels transformés en un hideux théâtre d’ombres. 

De partout montent les tambours des poings, les stridences des crochets contre les murs, les couinements des rongeurs, le glouglou des canalisations trouées, et, surtout, les meuglements d’un orchestre chtonien dont la cacophonie se propage en ondes régulières, par poussées, à travers le réseau de rhizomes qui irrigue les profondeurs et dont les échos ricochent comme des balles perdues sur les conduites, délogent des miettes de ciment, remontent l’échelle du collecteur avant de sortir par les grilles, par les soupiraux, par les bouches d’incendie, dans les rues de la ville, sous la forme d’une rumeur, étouffée mais bien présente, qui effraie les chiens occupés à renifler les poubelles — du tréfonds monte un râle de bête blessée à mort, ou plutôt un avertissement. 

EXTERMINATION 

EXTERMINATION 

EXTERMINATION 

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— J’arrive mes chéris… 

Fabienne, un plateau de bières à la main, promène sa chute de reins entre les consommateurs, avachis sur leurs verres. La serveuse rousse nous rappelle une célèbre actrice française. Par moments, elle évoque aussi ton ex quand vous… Tout cela est si loin. Parfois, tu y songes comme à la vie d’un autre. D’ailleurs, comment cette garce s’appelait-elle ? Et votre gosse. Fille ou garçon ? Deux mois (ou plus) se sont écoulés. Ton contrat n’a pas été renouvelé. Pour prime de départ, la firme t’a laissé un équipement complet. Désormais, tu glandes dans ce café de chômeurs, près de la cimenterie. Désormais, tu sais pourquoi les gens traversent Fleurzée sans se retourner… La Wallonie, c’est le territoire de la mort… Par la baie vitrée, on distingue les allées et venues de silhouettes, chargées de caisses, de planches. L’endroit grouille d’hommes de goudron. À quoi occupent-ils leurs journées ? 

— Ma parole ! C’est toi ? 

Tes yeux chassieux se lèvent sur le treillis du Fumiste — un autre habitué de l’Escale. Ses globes riboulent dans sa trombine. Le Capitaine Conrad coince le capiton de sa béquille sous son bras gauche. Nul ne sait exactement d’où il sort, d’un hôpital psychiatrique ou de la légion étrangère. Une goutte de bave tremblote sur sa lippe tandis qu’il débite son soliloque : « Désolé mon gars, j’t’ai confondu avec un autre. Ah, ces crapules… Oust, foutez-le camp. » Son menton en galoche désigne une ombre que le smog dissout déjà. Pourquoi pleut-il en permanence ? On se croirait à l’aube de l’histoire, quand des marécages couvraient la Terre. À présent, ton interlocuteur transpire tellement que des globules roulent sur ses tempes — sa barbiche forme un toboggan pour les gouttes qui s’écrasent en tictaquant sur le carrelage. Tu commandes deux Gordon pour le calmer, mais il jacasse de plus belle : 

— Les hommes de goudron… Personne ne comprend ce qu’y fricotent là-bas, près des usines. Le soir, sur ma colline de Borlemont, j’vois des feux s’allumer dans leurs baraques : un bidonville où les flics n’osent plus perquisitionner. L’autre fois, en les observant aux jumelles, j’en ai reluqué deux qui trimbalaient des maousses de caisses. Un des zigues a trébuché. En cognant par terre, la boîte s’est éventrée sur des packs de cinq kilos, emballés sous cellophane, mieux que des sandwiches au jambon. Tu sais ce que c’était, mon pote ? » Le Capitaine Conrad approche son mufle qui empeste l’alcool et l’éther : 

« Du PLASTIC C-4, mec… Ouais, t’as bien entendu. Les satellites de l’armée cartographient le site, mais ces nullards y trouveront que dalle parce que les goudronneux se planquent dans des cavernes, sous des strates d’argile qui dévient les rayons comme un lift de ping-pong. C’est une putain de secte… les adorateurs du Christ lépreux… le Messie noir qui les guide vers l’holocauste final… Tout va péter ! Les explosifs que j’ai aperçus ? De la crème de pipeau en comparaison de ce qu’ils ont ramené, y’a une semaine, dans un half-track. On aurait dit un trésor qui étincelait à travers la bâche dès que le camion prenait un virage. Moi, j’ai tout vu dans mes jumelles… Alors, toujours pas d’idée ? » 

Fabienne apporte vos consommations en se dandinant. Elle verse l’alcool avec une dextérité de professionnelle. À l’examen de ses taches de rousseur, un nom resurgit du passé – Isabelle Huppert ! Dans quel film jouait-elle déjà ? Tu restes stupidement muet, engourdi par l’alcool et par cette poisseuse torpeur belge. Peu après que la rouquine ait tourné les hauts talons, Conrad te fusille du regard, furieux de ton indifférence. Il plonge sa trompe dans la mousse : 

— Des BARREAUX D’URANIUM ! 

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Comment as-tu trouvé la force de rentrer à pied, avec les litres d’alcool que vous avez ingurgités ? Des déchets de conversation polluent les filtres de ton cerveau. Pendant des heures, le Capitaine Conrad t’a parlé du terrorisme des pauvres, en Afghanistan ou en Tchétchénie, comment fabriquer une bombe sale avec quelques grenades, un détonateur et une quantité suffisante de matériaux radioactifs — depuis la chute du Mur, se procurer des ogives est un jeu d’enfant, les sous-marins soviétiques rouillent dans la Baltique. Mais ce n’est pas tout… Le Capitaine Conrad répétait que tu ressemblais trait pour trait à son copain de régiment, un expert en explosifs. Oh, une bien triste histoire… Un semi-remorque l’a décapité un soir qu’il titubait sur l’autoroute… 

Quand tu hoches la tête pour dissiper l’ivresse, le malaise empire. Il fait nuit, tes habits dégagent une pestilence de cabinets bouchés. Où as-tu dégoté cette parka ? Avec un patch militaire sur la manche droite : SECTION DE DÉMINAGE… Et ce n’est pas le plus étrange, à commencer par cette soif térébrante. Tout va péter, mec… Tes doigts serrent un verre, empli d’un liquide qui poisse tes lèvres. S’il te restait des forces, tu cracherais cet arrière-goût de limon dans le bac à vaisselle. 

Un scintillement à la fenêtre. 

Dehors, des hommes de goudron allument un feu près d’une grille d’égout. L’un d’eux escalade le bec de gaz, comme s’il voulait décrocher un quartier de lune avec sa barre à mine. Combien sont-ils ? Dix ? Vingt… Trente ? Impossible à dire : un shimmy agite les contours des choses. Rapidement, tu renonces au décompte, magnétisé par les ondulations de leurs bras. L’attroupement ne produit aucun bruit. Seuls leurs yeux bougent dans le noir. Attention, tout va disparaître… Tes paupières s’alourdissent. Pourtant, tu sais que tu n’iras pas te coucher. En bas, tes frères continuent à t’appeler en silence, l’impossible rumeur gronde entre tes tempes, un message que tu es seul à entendre, l’annonce d’une catastrophe imminente… Viens et vois… Ce soir ou jamais, Fred… 

Les yeux fermés, tu avales un dernier verre de boue.

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Plus tard. 

Le ciel avait brûlé toute la nuit ; une aube violacée se levait sur l’autoroute, jonchée d’épaves carbonisées. À bord de l’unique véhicule en mouvement, la fillette sanglotait de douleur, recroquevillée sur la banquette arrière. Par moments, elle avait l’impression que sa peau fusionnait avec les sculptures du skaï. La sorcière des contes soufflait sa tête comme un pissenlit — des filaments blonds, palpés par le vent, adhéraient encore aux tempes et des haillons dissimulaient ses jambes, d’une couleur de homard bouilli. Désormais, le monde glissait derrière un voile de flammes, avec pour bande-son le sifflement des pylônes, dressés comme des géants de suie. 

Oh, maman, j’ai si mal… Comme si elle l’entendait, la conductrice se retournait de temps en temps pour l’adjurer « à tenir bon », mais des vomissements entrecoupaient ses phrases. Maman manquait alors de lâcher le volant et elle expectorait sur le paillasson, à côté du levier de vitesses. Comment le moteur avait-il résisté ? L’onde de chaleur avait gondolé le tableau de bord dont il ne restait que la jauge et une horloge au cadran fendillé dans lequel les aiguilles tournaient à l’envers…

Des images incohérentes hantaient la passagère — ses tympans résonnaient de l’explosion qui l’avait réveillée au milieu de la nuit : un bruit comme on n’en avait jamais entendu, à croire qu’un avion-cargo s’était crashé sur leur voisinage. Le souffle de l’explosion avait culbuté des pans de maisons comme des dominos ; les corps des occupants dépassaient des gravats, aussi méconnaissables que s’ils avaient fondu dans la fournaise. Des gens couraient dans les rues, vêtus d’un simple pyjama. Certains dérapaient dans des flaques de graisse liquéfiée ; au-dessus de leurs cris, des remous surnaturels agitaient le ciel — une tenture de sang sur les ruines du monde. 

Quel témoin dira par quel miracle les deux rescapées, bien que grièvement brûlées, trouvèrent la force de s’extraire des décombres, puis de tituber à travers les ténèbres ? La fillette s’était effondrée dans une rigole. Malgré son épiderme raclé jusqu’aux os, Maman avait porté sa fille dans ses bras. Le reste se perdit dans un délire de sirènes et de combinaisons ignifugées. Les équipes de la protection civile, reconnaissables à leurs cagoules et à leurs fourgons, ne savaient où intervenir. Les brancardiers évacuaient les blessés vers les unités de décontamination, ils semaient des morceaux de viande, l’air grouillait d’isotopes mortels, des siècles seraient nécessaires pour assainir le… 

Une espèce de cosmonaute enjoignit les survivantes à fuir au nord par leurs propres moyens. D'après ce que maman avait compris, un camp médical les prendrait en charge. La tête de la fillette brimbalait. Malgré ses paupières qui pesaient autant que des haltères, elle aperçut un point derrière les étoiles du pare-brise. Sans doute un panneau qui annonçait une station essence. Lors d’un arrêt, sa mère avait capté une émission. Pendant des kilomètres, elle s’était répété des bribes de consignes, en hochant son crâne couturé. La plus jolie des mamans ressemblait à une momie desséchée par le vent du désert, un lambeau d’oreille battait sa joue quand elle maltraitait le volant. Sa promesse mit des siècles avant d’arriver à sa destinataire : 

— D’après le message, on approche du… Leurs médecins vont… » La gamine, dans sa bulle de douleur, ne distinguait plus que le grossissement d’une silhouette, sur le bas-côté. Un rêve de fièvre ? Non, un homme se tenait sur le bord de la route. On aurait dit qu’il attendait un bus qui ne viendrait plus, ses longs bras caoutchouteux pendaient contre ses hanches. Une boîte en carton reposait près de ses bottes. Lorsque la voiture le dépassa dans un geyser de poussière, la fillette vit l’absence de visage — un bloc d’ombre. Tandis que la lunette arrière engloutissait l’être de malheur, un détail la marqua au fer… il portait une parka militaire, avec un écusson à l’épaule. 

— Encore une dizaine de kilomètres, gémit maman. 

La fillette ne répondit pas.

Commentaires

  1. Très impressionnant. Voire épuisant. "Aurélia" de Nerval, en super-crado. L'espoir, vous connaissez ? Houlàlà… Poursuivez. Ou soyez poursuivi. C'est selon.

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  2. Pourtant, j'avais quelque chose là.

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