Source : De l’éperdu par Annie le Brun, éditions Stock, réédition Folio Gallimard
Sade est le seul à inventer le lieu où l’imaginaire
trouve les moyens de mettre en scène le moment où l’individu, accédant à la
liberté sans limites d’un monde sans Dieu, cherche avec plaisir et terreur à
traquer dans l’autre l’objet qu’il peut devenir lui-même. Mais, fût-ce de façon
atténuée, le miroir anatomique ne renvoie-t-il pas précisément à chacun l’image
de cet objet qui est autant l’autre que lui-même ? Et, alors même que la
plupart des préoccupations intellectuelles convergent pour concevoir un être
essentiellement social, cet engouement grandissant pour des représentations
anatomiques de plus en plus saisissantes rend compte d’une inquiétante
interrogation sur le désir, sa singularité, sa solitude.
Interrogation inconsciente, aux antipodes de ce qui se
pense et se dit en cette fin du dix-huitième siècle, et qui, ainsi, prend le masque de la
curiosité pour amener de l’Europe entière quantité de visiteurs à
Maisons-Alfort devant les préparations de Fragonard, réalisées à partir de
véritables cadavres par injections colorées des systèmes vasculaires et
nerveux, et pour voir, entre autres, en 1783, ces chevaux de l’Apocalypse,
muscles déployés et porteurs de « petits squelettes de garçons tenant des
rênes de soie bleue passées dans les mâchoires des chevaux et le fouet à la
main. »
Davantage, il est remarquable que la violence qui
accompagne les événements révolutionnaires, voire le spectacle quotidien de la
guillotine, n’entame en rien cette mode anatomique. Bien au contraire. Comme on
voit alors augmenter le nombre de lecteurs de romans noirs de plus en plus
frénétiques, l’attrait pour les représentations anatomiques suit une ligne
ascendante, précisément quand la violence physique est étrangement bannie, non
de la réalité révolutionnaire, mais de l’image qu’on cherche à en donner, par
exemple, à travers la peinture néoclassique d’un David, figeant les corps,
glaçant les expressions, pétrifiant les gestes, dans une mise en scène où
chaque élément est subordonné au message idéologique. Tout se passe alors comme
si cette montée de l’intérêt pour les images anatomiques révélait une
défaillance dans le système de représentation que la Révolution est en train de
mettre en place…
Il ne me paraît pas inutile de mettre en parallèle la
volonté transgressive de voir et de faire voir qui a suscité ces images avec
une volonté idéologique qui cherche à effacer toute singularité organique pour
mieux nier l’individu. Et cela, jusqu’à camoufler une criminalité
institutionnalisée par la guillotine sous un nouveau art funéraire dont les
monuments géométriques aussi lisses qu’imprenables ont pour fonction
spectaculaire d’emmurer la nuit individuelle et le corps singulier.
C’est pourquoi il n’y aurait pas grand sens à rapprocher art et anatomie, si on ne mesurait la part du désir comme volonté de représentation surgissant de l’obscurité de ce qui les lie. On ne s’étonnera pas alors que les enjeux du « théâtre anatomique » soient tout à la fois métaphysiques, érotiques et politiques. Ainsi, cherche-t-on à fermer ses affolantes perspectives intérieures, qu’il s’ouvre plus grand sur notre abîme. Alors, s’agit-il d’un théâtre de la mort, quand la subversion spectaculaire qui a présidé à sa naissance continue à être son secret de vie.

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