« Révéler un secret c’est l’obscurcir davantage »

 

Source : Dix propositions anhistoriques sur la kabbale, par Gershom Scholem, introduction et commentaires par David Biale, éditions de l’éclat, collection éclats, relecture 2018-2025

Le terme allemand Geheimnis est dérivé de Heim, « chez soi », ce qui suggère qu’un secret est ce qui n’est pas public. Dès lors qu’il est rendu public, un secret cesse d’être un secret. Aussitôt qu’une vérité mystique reçoit une expression publique, elle s’éloigne de l’intuition originelle qui lui a donné naissance. Le lecteur « ne voit plus » et ne peut faire l’expérience de ce que le mystique a lui-même expérimenté. Dans cet aphorisme comme dans le précédent, Scholem contredit Martin Buber et les autres auteurs qui affirmaient que la lecture des textes mystiques peut susciter chez le lecteur une expérience mystique.

La question de la diffusion publique des secrets kabbalistiques s’est posée de manière aiguë au cours du siècle qui a suivi la kabbale de Louria. Alors que la kabbale espagnole du treizième siècle était restée, pour l’essentiel, une discipline ésotérique, limitée à d’étroits cercles de cognoscendi, la kabbale de Louria a été vulgarisée par de nombreux écrivains et notamment par l’auteur de Emek ha-Melekh ; Aujourd’hui, dans une perspective historique, ces textes de vulgarisation nous apparaissent sous un jour trompeur car ils sont loin de contenir la vérité fondamentale de l’enseignement de Louria. « Il suffit d’ouvrir ces in-folio aujourd’hui et l’on verra que notre sens d’une trahison du mystère doit avoir disparu. »

Mais si ces textes sont trompeurs, l’historien, qui est extérieur temporellement et par tempérament au cercle étroit des kabbalistes d’alors, entretient une relation contradictoire avec les vérités originelles : il est capable de retrouver derrière les textes de vulgarisation ce que les contemporains, qui étaient eux plus proches chronologiquement et spirituellement de Louria, ne pouvaient comprendre.

L’incompréhensibilité des textes censément populaire ne peut être perçue que par l’historien tandis que ceux à qui ces textes s’adressaient vivaient dans « l’illusion » de les comprendre. Sa distance au sujet donne paradoxalement à l’historien une vision probable qui peut se rapprocher de celle des premiers kabbalistes.

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