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Source : L’Antéchrist à l’âge classique, summulae, exégèse et politique par Jean-Robert Armogathe, éditions Mille et Une Nuits, collection Les Quarante piliers, dirigée par Pierre Legendre, relecture dix ans après.

666. Le chiffre de la Bête, au chapitre 13 de l’Apocalypse, a entraîné de longues exégèses. L’une des plus brillantes fut celle de Francis Potter (1594-1678) qui publie à Oxford en 1642 An interpretation of the Number 666. Ce traité est précédé d’un texte de Joseph Mede (1586-1638) qui avoue être passé dans sa lecture du scepticisme à l’admiration, tandis que Samuel Pepys (1633-1703), qui l’achète en février 1665, le lit avec plaisir et conclut de manière sceptique et élogieuse : « Vrai ou faux, c’est très ingénieux. »

La thèse est figurée dans le frontispice : la Jérusalem céleste d’un côté, avec ses douze portes, et, au-dessus, le Christ à la tête des douze apôtres, suivi d’un carré de 144 lanciers ; le pape est en face, au-dessus de Rome (on voit le Tibre, le château Saint-Ange et la coupole de Saint-Pierre, vingt-cinq cardinaux le suivent, et une armée de 666 soldats. La démonstration repose sur la racine carrée approchée de 666, 25, c’est-à-dire le nombre des portes de Rome et celui des premières paroisses de la ville, donc du premier groupe de cardinaux. Mathématiquement, compte tenu de l’approximation, le chiffre désigne donc à la fois le pape, la curie romaine et la ville elle-même.

L’explication mathématique est ingénieuse, mais elle vient au terme de longues séries qui ont été résumées par le cardinal jésuite Robert Bellarmin (1542-1621) Sa longévité, son érudition font de Robert Bellarmin une grande figure de la Réforme catholique. Dans ses trois volumes in-folio de Controverses, sa tâche fut de réfuter pied à pied et point à point les opinions protestantes. Il composa à cet effet de gros dossiers, scripturaires, patristiques, historiques, sur toutes les questions disputées : la messe et les saints, la justification et le pape : aussi ses chapitres sur l’Antéchrist sont-ils particulièrement précieux : pour repousser l’identification institutionnelle avec la papauté, Bellarmin met en place, de façon détaillée, et avec sa grande autorité, le portrait singulier d’un Antéchrist de notre temps.

Bellarmin étudie d’abord, pour les repousser, les opinions, minoritaires, de ceux qui pensent, comme Johann Funck (1518-1566), que le chiffre 666 ne renvoie pas à un nom, mais à une date, qui serait soit celle de la venue de l’Antéchrist, soit celle de la mort de Mahomet. En dépit d’imprécisions chronologiques, Bellarmin montre que la date de la mort de Mahomet se situe entre 628 et 637 et que l’hypothèse chronologique est donc absurdissima.

On voit bien ici pourquoi l’identification de Mahomet avec l’Antéchrist n’a pas fait recette en milieu catholique. Le protestant Nicolas Vignier répondra au cardinal jésuite par d’autres données : c’est vers 607, soit au temps de l’usurpateur Phocas, que le pape fut émancipé de la puissance impériale, à moins qu’on ne prenne comme origine la rédaction de l’Apocalypse sous le règne de Domitien, ce qui conduit au pape Étienne III, qui régna de 732 à 757, « qui fut le premier qui se fit porter sur les épaules des hommes et qui transféra l’Empire des Grecs aux Français et le Royaume de France de la race des Mérovées à Pépin, dont il eut en récompense ce qu’on appelait en Italie l’Exarchat qui lui servit d’échelle pour monter à cette souveraine domination qu’il a eue depuis. »

Il convient de retenir, pour son ingéniosité érudite, l’hypothèse du jurisconsulte, que Vignier désigne comme A.C. Caryion, « en l’anatomie de l’Antéchrist, c. 21 » : il y avait chez les Anciens un duplex census, « un double catalogue, dénombrement ou déclaration », le census nominis ou dénombrement des personnes, et le cens pécuniaire, « la déclaration de sa chevance et de son bien et revenu » (« census est numerus pecuniae professae cujusque civis »), « en sorte que la prisée du bien de chacun était appelée le nombre de chaque citoyen. » 

Et 666 talents d’or constituaient précisément le revenu du roi Salomon (Chroniques II, 9, 13, 14), ce qui correspond, « ainsi qu’enseigne Budé après Épiphanias au livre des poids et mesures », à cinq ou six millions de revenus, le talent hébreu étant estimé à huit ou neuf mille écus, ou cent vingt livres d’or. L’explication, que Vignier écarte, devait conclure au calcul des revenus du siège de Rome afin de l’identifier à la Bête.

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