J’ai pour voisin dans l’immeuble un médecin qui soigne
la veuve de Chestov. La pauvre reste maintenant au milieu des livres non coupés
de son mari. Que laisserons-nous aux autres, un beau jour, hormis nos livres
aux pages non coupées ? Pour rendre son intérieur plus accueillant, elle
se débarrasse de temps en temps de quelques-uns de ses écrits et je vois ainsi
se rassembler lentement chez moi les œuvres de Chestov. Sur un coup de tête,
j’ai commencé un jour à lire Athènes et Jérusalem. Imagine une bonne fée
qui, par pur caprice, déciderait de transformer l’impasse la plus sordide dans
le coin le plus perdu de la banlieue d’une grande ville en une impraticable vallée
de haute montagne, où les parois rocheuses forment des à-pics aussi vertigineux
qu’auparavant les façades des cités-casernes et tu auras une idée de
l’impression que me fait la philosophie de Chestov. Elle me semble assez
admirable, mais absolument inutile.
Walter Benjamin : Lettre à Gershom Scholem, 04.02.1939

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