« Comme un couteau sans manche auquel il manquerait la lame »

 

Source : Théologie et utopie, correspondance 1932-1940 entre Walter Benjamin et Gershom Scholem, éditions de l’Éclat, L’éclat poche, lettre de Walter Benjamin à Gershom Scholem, 20.07.1934

Comment Kafka se représente-t-il la projection du Jugement dernier dans le cours du monde ? Cette projection transforme-t-elle le juge en accusé ? La procédure en châtiment ? Vise-t-elle à renforcer ou à enterrer la Loi ?

À ces questions, je crois que Kafka n’avait pas de réponse. Mais la forme sous laquelle elles se posaient à lui, et que j’essaie de décrire dans mes développements sur le rôle de l’élément scénique et gestuel dans ses livres, recèle des indications sur un état du monde où ces questions n’ont plus de place, parce que leurs réponses, loin de les éclairer, les suppriment.

La structure de cette réponse qui supprime la question, c’est cela que Kafka a cherché et parfois saisi comme au vol ou en rêve. En tout cas, on ne peut pas dire qu’il l’ait trouvée. C’est pourquoi l’intelligence de sa production me semble liée, entre autres, à la simple conscience de son échec. « Nul ne connaît le chemin jusqu’au bout, le moindre segment nous aveugle. »

Mais quand tu écris : « Seul ton Néant est l’expérience qu’il peut avoir de toi », je peux articuler précisément à cet endroit ma tentative d’interprétation et dire : « j’ai voulu montrer comment Kafka au revers de ce néant, pour ainsi dire dans sa doublure, a essayé de reconnaître à tâtons la Rédemption. C’est pourquoi il aurait eu en abomination toute idée d’un dépassement du néant au sens où le concevaient les exégètes regroupés autour de Max Brod.

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